Préparer le fond pour une peinture opaque

Le noir brillant est sans doute l'une des finitions les plus impitoyables qu'on puisse choisir pour une guitare. Une rayure oubliée, une légère ondulation, un joint de collage qui affleure mal : tout finit par apparaître dans les reflets.

Le blanc n'est pas beaucoup plus indulgent. Il dissimule certains détails, mais révèle immédiatement les défauts de relief lorsque la lumière glisse sur la surface.

Avant d'appliquer une couleur opaque, il faut donc construire un support régulier. C'est le travail de l'apprêt, parfois appelé primaire ou fond garnissant.

Cette étape est moins spectaculaire que la mise en couleur. Elle détermine pourtant une bonne partie de la qualité visuelle de la finition.

Ce que l'apprêt doit réellement accomplir

L'apprêt intervient après les opérations de préparation du bois, les réparations éventuelles et, lorsque le procédé le nécessite, le remplissage des pores.

Il constitue une couche intermédiaire entre le support et la peinture.

Trois propriétés nous intéressent particulièrement.

  • L'adhérence. L'apprêt doit tenir correctement sur le support et permettre l'accrochage des couches suivantes.
  • Le pouvoir garnissant. Certains apprêts sont formulés pour combler les petites irrégularités et les rayures de préparation. Ils déposent suffisamment de matière pour permettre un ponçage de mise à niveau.
  • L'uniformité du fond. Une surface constituée de plusieurs essences de bois, de petites réparations et de zones plus ou moins absorbantes peut présenter un aspect irrégulier. L'apprêt permet d'obtenir une base homogène avant la couleur.

Il ne faut cependant pas confondre garnir et réparer.

Une cavité laissée par un éclat, une fissure ou un joint de collage ouvert ne se corrige pas sérieusement en accumulant les couches d'apprêt. Ces défauts doivent avoir été traités avant la préparation du fond.

Même chose pour les pores très ouverts du frêne ou de certains acajous. Un apprêt garnissant peut contribuer à les remplir, mais un bouche-porage préalable permet souvent de limiter l'épaisseur totale du revêtement.

Quel apprêt pour une guitare ?

Les apprêts ne sont pas tous formulés pour les mêmes supports ni pour les mêmes peintures.

Un produit destiné à préparer une carrosserie métallique ne convient pas automatiquement au bois. Et un primaire d'accrochage très fluide ne remplacera pas nécessairement un apprêt garnissant.

Les apprêts nitrocellulosiques

Pour une finition nitrocellulosique traditionnelle, on peut employer un apprêt conçu pour ce système.

Il se caractérise généralement par un séchage relativement rapide, une bonne aptitude au ponçage et la possibilité d'appliquer plusieurs couches successives.

Ces propriétés facilitent la construction d'un fond régulier avant la peinture.

NitorLACK propose notamment un primaire nitrocellulosique blanc ou transparent, destiné entre autres à la finition des guitares. Le fabricant recommande des applications croisées suivies d'un ponçage permettant de corriger progressivement la surface.

Une précaution : les apprêts nitrocellulosiques restent sensibles aux solvants de leur propre famille. Des couches excessivement chargées ou insuffisamment sèches peuvent continuer à se rétracter après la mise en peinture.

La facilité avec laquelle le produit se ponce ne doit pas conduire à multiplier inutilement les épaisseurs.

Les apprêts polyuréthanes

Les systèmes polyuréthanes, notamment bicomposants, sont courants dans les finitions industrielles du bois.

Certains apprêts présentent un pouvoir garnissant important et donnent, après durcissement, une surface résistante et relativement stable.

Ils sont adaptés à des systèmes de peinture déterminés, avec leurs propres durcisseurs, diluants et délais de recouvrement.

Leur formulation impose davantage de rigueur dans la préparation du mélange. Les proportions et la durée d'utilisation après mélange doivent être respectées.

Les produits bicomposants peuvent également présenter des risques spécifiques à la pulvérisation, notamment lorsqu'ils contiennent des isocyanates. Les équipements de protection et les conditions d'application doivent correspondre aux exigences du produit.

On ne les choisit donc pas uniquement pour leur rapidité de durcissement ou leur pouvoir garnissant.

Les apprêts polyesters

Certains apprêts polyesters possèdent un pouvoir de remplissage élevé. On les rencontre notamment dans les procédés de carrosserie et certaines finitions industrielles.

Ils peuvent être intéressants pour préparer des surfaces rigides, mais leur utilisation sur une guitare exige une attention particulière.

Le bois travaille avec les variations d'humidité. Un système épais et relativement rigide peut mal supporter certains mouvements du support.

Cela ne signifie pas qu'un apprêt polyester soit systématiquement inadapté à la lutherie. Des procédés industriels utilisent des résines polyesters avec succès. Mais leur comportement dépend de la formulation, de l'épaisseur appliquée et de la conception de l'ensemble des couches.

On évitera surtout de remplacer au hasard un apprêt prévu pour le bois par un produit automobile choisi pour son seul pouvoir garnissant.

Les apprêts aqueux

Il existe enfin des fonds opaques en phase aqueuse, notamment dans les systèmes acryliques et polyuréthanes.

Ils peuvent présenter de bonnes propriétés d'adhérence et de ponçage, selon leur formulation.

L'eau peut toutefois provoquer un léger relèvement des fibres lorsqu'elle atteint le bois brut. Sur une surface déjà isolée, ce phénomène est généralement moins marqué.

Leur application demande aussi de tenir compte de la température, de l'humidité et des conditions de séchage.

Pour résumer les différences utiles :

FamilleParticularitéPoint à surveiller
NitrocellulosiquePonçage généralement facile, couches successivesSolvants, retrait et séchage
PolyuréthaneBonne résistance après durcissement, formulations parfois très garnissantesDosage, compatibilité et conditions d'application
PolyesterPouvoir garnissant potentiellement élevéRigidité du système, épaisseur et compatibilité avec le support
AqueuseLarge choix de formulations pour le boisRelèvement des fibres, séchage et compatibilité

Ce tableau décrit des familles de produits, pas des performances garanties. Deux apprêts de même famille peuvent présenter des caractéristiques très différentes.

Blanc, gris ou noir : la couleur du fond a son importance

On choisit souvent la couleur de l'apprêt par habitude. Le blanc pour une peinture claire, le gris pour presque tout le reste.

Ce choix mérite pourtant un peu de réflexion.

Une peinture opaque n'est pas toujours parfaitement couvrante dès la première application. La couleur du fond peut donc influencer son apparence tant que l'épaisseur de peinture reste insuffisante.

Un apprêt blanc facilite généralement l'obtention de couleurs vives et lumineuses. Il convient particulièrement aux jaunes, aux rouges clairs et à certaines nuances pastel.

Un fond gris peut constituer une base neutre pour de nombreuses couleurs, notamment lorsque son niveau de clarté est adapté à celui de la peinture.

Avec une couleur très sombre, un apprêt foncé peut réduire le contraste entre les petites différences d'épaisseur de peinture.

Le cas des couleurs vives est intéressant. Certains rouges et jaunes possèdent un pouvoir couvrant relativement faible. Sur un fond sombre, il peut falloir davantage de peinture pour obtenir la teinte recherchée.

Cela ne veut pas dire qu'un apprêt blanc soit toujours préférable. Dans certains systèmes, le fabricant prévoit volontairement un fond coloré pour obtenir une nuance précise.

La question se pose aussi pour les finitions métalliques et les Candy : leur base participe directement à l'effet optique. Dans ces procédés, le fond visible sous la couleur doit être conçu comme une partie intégrante de la finition.

Pour une peinture opaque classique, en revanche, l'apprêt doit surtout fournir une surface uniforme et une couleur de base adaptée.

Appliquer l'apprêt sans chercher immédiatement le résultat final

Le corps a été soigneusement préparé. Les pores sont remplis, les réparations terminées et les zones sensibles protégées.

On peut commencer l'application.

La première couche révèle souvent des défauts qu'on n'avait pas remarqués sur le bois brut. Ce n'est pas une catastrophe. C'est même l'un des intérêts de cette étape.

Sur une surface uniformément claire ou grise, les différences de relief deviennent plus faciles à observer.

Il arrive qu'un raccord de ponçage paraisse impeccable sur le bois nu et révèle une légère ondulation dès que l'apprêt commence à former un film continu.

Autant s'en apercevoir maintenant.

Plusieurs couches raisonnables valent mieux qu'une seule trop épaisse

L'apprêt doit être appliqué conformément aux conditions prévues pour le produit : dilution, épaisseur, temps d'attente et méthode de pulvérisation.

Une application excessive peut provoquer des coulures, des zones molles ou une rétraction importante pendant le séchage.

Elle complique également le ponçage. Une couche épaisse peut rester suffisamment tendre pour encrasser l'abrasif, même lorsque sa surface paraît sèche.

Sur une guitare, les accumulations se produisent facilement autour des cornes, dans les échancrures et près des raccords entre la table et les côtés.

Il faut également surveiller les jonctions avec les filets et les arêtes qui devront rester bien définies.

Une fois la première application suffisamment sèche, on peut examiner les défauts et commencer la mise à niveau.

L'opération se répète si nécessaire, mais le nombre de couches n'est pas un objectif en soi.

Le ponçage de mise à niveau

C'est ici que la préparation prend tout son sens.

Sur une surface plane, l'abrasif porté par une cale rigide travaille d'abord les points hauts. Les petites dépressions restent temporairement intactes.

Le ponçage permet ainsi de réduire les irrégularités du film.

À main levée, avec un morceau d'abrasif tenu entre les doigts, on risque au contraire d'accompagner les défauts au lieu de les corriger.

Une cale correctement choisie permet de conserver la planéité de la table ou du dos du corps.

Sur les galbes, il faut utiliser un support capable d'épouser la géométrie sans concentrer toute la pression sur une petite surface.

L'objectif n'est pas de supprimer les courbes de l'instrument pour obtenir une finition régulière. Une table sculptée doit rester sculptée.

Jusqu'à quel grain ?

Le ponçage d'un apprêt n'obéit pas aux mêmes contraintes que celui du bois brut.

On intervient sur un film de résine destiné à recevoir une peinture. La finesse de préparation dépend donc du système choisi et des exigences d'adhérence de la couche suivante.

Un apprêt garnissant peut nécessiter un premier nivellement au P320 ou au P400.

Une fois les défauts éliminés, on peut poursuivre avec des abrasifs plus fins si le procédé le permet.

Pour une finition nitrocellulosique, NitorLACK recommande notamment un ponçage au P800 avant la mise en couleur.

C'est une progression cohérente avec une méthode de travail privilégiant les surfaces très finement préparées.

Il serait toutefois incorrect d'imposer le P800 à tous les produits. Certains apprêts polyuréthanes exigent un grain moins fin pour assurer l'accrochage mécanique de la couche suivante.

La fiche technique du système utilisé fixe donc la limite de préparation.

Le choix du grain ne doit pas non plus faire oublier le travail de mise à niveau. Poncer au P800 une surface encore ondulée ne la rendra pas plane. On obtiendra simplement une surface ondulée avec des rayures très fines.

Utiliser un guide de ponçage pour révéler les défauts

Il existe une technique issue de la carrosserie particulièrement intéressante pour la lutherie : le guide de ponçage, également appelé guide coat.

Le principe consiste à déposer une très fine couche de poudre contrastante sur l'apprêt sec.

Lorsque l'on commence à poncer avec une cale, la poudre disparaît des parties hautes mais reste dans les creux.

Les rayures profondes, les petites cavités et les ondulations apparaissent ainsi beaucoup plus clairement.

Le résultat est parfois assez cruel. Une surface qui semblait impeccable peut soudain révéler une collection de défauts dont on se serait volontiers passé.

Mais c'est précisément ce qu'on lui demande.

Le guide de ponçage à sec 3M fonctionne selon ce principe. Il s'agit d'une poudre destinée à mettre en évidence les rayures et les défauts de niveau pendant le ponçage des apprêts.

Comment interpréter les traces ?

Sur une surface correctement nivelée, le guide disparaît progressivement de manière uniforme.

Si une petite tache sombre persiste, elle peut signaler une dépression.

Une ligne fine qui demeure visible correspond souvent à une rayure plus profonde que les marques environnantes.

Une zone entière qui conserve le guide alors que ses alentours sont déjà poncés indique une différence de niveau plus importante.

Ce diagnostic permet de décider si le défaut peut encore être éliminé par ponçage ou s'il faut ajouter de la matière.

Il faut cependant rester prudent sur les surfaces sculptées. Une cale trop rigide peut retirer de la matière sur les parties convexes sans atteindre les creux, simplement parce qu'elle ne correspond pas à la forme de la pièce.

Le guide de ponçage renseigne sur le contact de l'abrasif avec la surface. Son interprétation dépend donc aussi de l'outil utilisé.

La poudre doit être soigneusement éliminée avant toute nouvelle application.

Quand faut-il remettre de l'apprêt ?

À force de vouloir supprimer une dépression, on finit parfois par traverser complètement l'apprêt autour du défaut.

C'est généralement le signe qu'il faut arrêter de poncer.

Si les parties hautes sont déjà revenues au bois et que le creux reste visible, poursuivre l'abrasion risque de modifier la géométrie de la pièce.

Mieux vaut corriger la cause du défaut, puis reconstituer une épaisseur d'apprêt suffisante pour reprendre la mise à niveau.

On rencontre plusieurs situations.

Défaut constatéCause probableCorrection
Petits trous ponctuelsBulles, défauts de remplissage ou contaminations localiséesIdentifier la cause, reprendre les petits défauts et réapprêter
Rayures encore visiblesPonçage précédent insuffisantReprendre avec un grain adapté, puis affiner
Creux étenduDéfaut de planéité du support ou du filmReprendre la géométrie ou ajouter de la matière selon le cas
Bois apparent sur une arêtePonçage trop appuyé ou faible épaisseur localeReconstituer le fond sans arrondir davantage l'arête
Marques qui réapparaissent après séchageRetrait des produits ou défaut sous-jacentAttendre le durcissement nécessaire, puis corriger le support
Surface qui encrasse fortement l'abrasifProduit insuffisamment durci, ou abrasif inadaptéContrôler le séchage avant de poursuivre

La réapparition d'une ligne de collage mérite une attention particulière.

Sur un corps assemblé en plusieurs pièces, les mouvements différentiels du bois peuvent rendre certains joints perceptibles sous une finition rigide et brillante.

Un apprêt très garnissant ne garantit pas qu'une ligne devenue invisible au moment du ponçage le restera pendant toute la vie de l'instrument.

Lorsque le défaut semble provenir du joint lui-même, il vaut mieux le traiter avant de poursuivre.

Le piège des arêtes

Une belle finition exige des contours réguliers, mais ces contours sont aussi les endroits où l'on traverse le plus facilement les couches.

La raison tient à la géométrie.

Sur une face plane, une cale répartit relativement bien la pression. Dès qu'elle approche d'une arête, sa surface de contact diminue et l'effort se concentre sur une zone plus étroite.

Quelques passages supplémentaires peuvent suffire à retirer tout l'apprêt.

C'est particulièrement fréquent sur les cornes, autour du talon et le long des chanfreins.

Une arête légèrement arrondie doit conserver son rayon. Si l'on insiste pour supprimer une petite irrégularité, on risque de modifier le profil au lieu de corriger le revêtement.

Les zones convexes doivent donc être poncées avec une pression plus faible et contrôlées régulièrement.

Il faut également surveiller les filets. Une abrasion excessive peut découvrir une partie du plastique ou du bois rapporté, voire modifier sa hauteur par rapport au corps.

Ces petits défauts deviennent très visibles lorsqu'une peinture brillante vient souligner les contours.

Poncer à sec ou à l'eau ?

Le ponçage à l'eau est particulièrement apprécié pour la mise à niveau de certaines finitions durcies.

Sur un apprêt, son intérêt dépend du produit et de la construction de l'instrument.

Un film correctement durci et conçu pour être poncé à l'eau peut supporter cette méthode. Mais l'eau présente un risque lorsqu'elle atteint le bois nu par une zone traversée, un trou de fixation ou une cavité non protégée.

Le bois peut gonfler localement, provoquer un défaut de surface ou retenir de l'humidité sous les couches suivantes.

Pour la préparation du fond sur une guitare en bois, le ponçage à sec constitue donc une solution prudente, notamment tant que le film n'est pas continu.

Il faut employer une aspiration efficace et des abrasifs adaptés, afin de limiter l'encrassement et la dispersion des poussières.

Une fois la finition entièrement constituée et durcie, les possibilités de ponçage seront différentes.

Reconnaître un fond prêt à peindre

La surface ne doit plus présenter de différence de niveau perceptible, de rayure profonde ou de zone insuffisamment couverte.

Un éclairage rasant aide à contrôler les raccords et les galbes. Le guide de ponçage peut confirmer l'absence de défauts persistants sur les parties planes.

Les contours doivent être réguliers. Les cavités, les trous et les assemblages protégés doivent rester accessibles.

Le dernier passage d'abrasif aura laissé un aspect mat homogène, sans zones brillantes oubliées ni traces grossières.

Une surface extrêmement lisse au toucher ne suffit pas à garantir qu'elle est correctement préparée. Il faut également qu'elle présente les conditions d'adhérence exigées par la peinture.

Avant la couleur, on élimine soigneusement toutes les poussières, y compris celles qui se sont accumulées dans les échancrures et autour des protections.

Évitons les chiffons poisseux dont la composition n'est pas connue. Certains peuvent laisser des résidus incompatibles avec le système de peinture.

Il reste enfin à vérifier les délais de recouvrement. Certains apprêts doivent être peints dans une fenêtre déterminée, tandis que d'autres peuvent attendre plus longtemps à condition d'être préparés de nouveau.

Le fond est prêt lorsque les corrections sont terminées et que la surface répond aux exigences du produit qui va la recouvrir.

À ce stade, la guitare peut avoir une allure un peu étrange : entièrement blanche ou grise, sans veinage apparent, avec ses cavités masquées et ses filets protégés.

Mais sous cette apparence uniforme se trouve le travail qui déterminera la netteté des reflets après peinture. Une fois la couleur appliquée, il sera beaucoup moins agréable de revenir corriger ce qu'on aurait pu régler ici.