La jonction corps-manche

La jonction manche/corps

Le manche et le corps constituent les deux grandes parties structurelles d’une guitare électrique. Il faut donc bien, à un moment donné, les réunir.

Trois grandes méthodes dominent la construction des solid-body :

  • le manche vissé (bolt-on) ;
  • le manche collé (set-neck) ;
  • le manche traversant (neck-through).

À celles-ci s’ajoutent quelques solutions hybrides, notamment le set-through.

Ces différentes constructions sont parfois accompagnées de discours promettant davantage de sustain, d’attaque, de chaleur ou autres qualités difficilement isolables. Leur influence la plus évidente est pourtant beaucoup plus concrète : méthode de fabrication, facilité de réglage et de réparation, géométrie du talon et accès aux dernières cases.

Le manche vissé

Le manche vissé est indissociable de l’histoire de Fender.

À la fin des années 1940 et au début des années 1950, Leo Fender adopte cette construction notamment parce qu’elle se prête particulièrement bien à une fabrication industrielle : le corps et le manche peuvent être produits, finis et éventuellement remplacés séparément. Fender souligne encore aujourd’hui que cette conception facilite énormément les réglages, réparations et remplacements.

Le principe est simple : le talon du manche vient s’insérer dans une cavité usinée dans le corps, appelée neck pocket, puis il est maintenu mécaniquement par plusieurs vis.

Et contrairement à ce que laisse entendre le terme anglais bolt-on, il ne s’agit généralement pas de boulons traversants avec écrous. Fender reconnaît elle-même que l’appellation est impropre : sur ses guitares, ce sont bien des vis qui pénètrent directement dans le bois du manche.

La construction Fender classique utilise quatre vis et une plaque métallique à l’arrière du corps, chargée de répartir leur pression. Certaines périodes, particulièrement durant les années 1970, ont également vu apparaître des fixations à trois vis.

La poche du manche

Une jonction vissée ne consiste pas simplement à plaquer deux morceaux de bois ensemble.

Le talon doit être correctement ajusté dans sa poche afin que le manche soit :

  • centré par rapport au chevalet ;
  • correctement orienté latéralement ;
  • positionné à la bonne hauteur ;
  • placé selon le bon angle.

Les vis assurent surtout le serrage. La géométrie de la poche et du talon détermine le positionnement.

C’est également ce qui rend cette construction particulièrement pratique : avant le serrage définitif, un petit déplacement latéral permet parfois de corriger l’alignement des cordes avec les bords de la touche.

Régler l’angle du manche

Le manche d’une guitare n’est pas nécessairement parfaitement parallèle à la surface du corps.

La hauteur du chevalet, l’épaisseur de la touche et la conception générale de l’instrument imposent une certaine géométrie.

Avec un manche vissé, cet angle peut être corrigé assez facilement en insérant une cale légèrement conique, ou shim, entre le talon et sa poche. Une variation de quelques dixièmes de degré suffit déjà à modifier sensiblement la hauteur des cordes au niveau du chevalet. StewMac commercialise par exemple des cales de 0,25°, 0,5° et 1°.

Fender a même industrialisé le principe avec son système Micro-Tilt, apparu au début des années 1970. Une petite vis permet de modifier légèrement l’angle du manche sans placer de cale traditionnelle dans la poche.

C’est l’un des avantages pratiques majeurs du manche vissé : sa géométrie reste relativement facile à corriger.

Le talon vissé et l’accès aux aigus

La construction Fender traditionnelle possède cependant un défaut ergonomique évident : le talon et la plaque métallique constituent un bloc assez volumineux exactement à l’endroit où la main voudrait continuer sa route vers les dernières cases.

Ce n’est pas très gênant sur une Telecaster à 21 frettes destinée à jouer des accords de cowboy.

Sur une guitare moderne de 24 frettes dont le propriétaire ambitionne d’explorer la stratosphère, cela devient plus discutable.

Les fabricants ont donc progressivement sculpté cette zone.

La plaque rectangulaire peut être remplacée par :

  • des rondelles ou inserts individuels ;
  • une plaque plus petite ou asymétrique ;
  • des vis placées différemment ;
  • un talon fortement chanfreiné ;
  • une transition corps/manche beaucoup plus progressive.

Ibanez pousse depuis longtemps cette logique avec ses systèmes All Access Neck Joint, puis Super All Access Neck Joint, dont l’objectif annoncé est précisément de faciliter l’accès aux frettes aiguës.

Autrement dit, manche vissé ne signifie pas nécessairement gros talon carré. C’est simplement ainsi que les premiers Fender ont été conçus.

Le manche collé

Avec un set-neck, le manche n’est plus démontable simplement : il est collé dans le corps.

La construction la plus courante utilise un assemblage tenon-mortaise.

Le talon du manche se prolonge par une partie appelée tenon, qui pénètre dans une cavité correspondante du corps, la mortaise. Les surfaces sont ajustées puis collées et serrées pendant le séchage. StewMac décrit précisément cette construction sur ses guitares à manche collé.

C’est la méthode traditionnellement associée à Gibson et que l’on retrouve également chez PRS et de nombreux autres fabricants.

PRS utilisait déjà des manches en acajou collés sur ses modèles de série au milieu des années 1980.

Le tenon

Tous les assemblages collés ne sont pas identiques.

La longueur et la forme du tenon peuvent varier considérablement.

On parle notamment de long tenon, lorsque le manche pénètre profondément dans le corps. Gibson emploie toujours cette construction sur certains modèles Custom et la mentionne explicitement dans leurs caractéristiques. Une Les Paul Custom actuelle peut par exemple recevoir un assemblage Long Tenon, Hide Glue Fit.

Le long tenon offre évidemment une surface de collage plus importante et une grande zone de liaison mécanique.

Il faut néanmoins éviter le raccourci fréquent :

long tenon = forcément meilleur son ou davantage de sustain.

La géométrie de l’assemblage n’est qu’un élément de l’ensemble mécanique. La qualité de l’ajustage, les matériaux, la rigidité du manche et du corps et de nombreux autres paramètres interviennent simultanément.

Un tenon plus long est objectivement plus long. La suite devient beaucoup plus difficile à isoler expérimentalement.

Une jonction beaucoup moins réglable

La construction collée impose davantage de précision lors de la fabrication.

Une fois la colle prise, l’angle du manche est pratiquement fixé.

Modifier ensuite cet angle n’a plus rien à voir avec glisser une petite cale dans une Fender. Une correction importante peut nécessiter de décoller entièrement le manche, opération autrement plus lourde.

C’est pourquoi l’angle doit être établi très soigneusement lors de l’assemblage.

Cette géométrie est particulièrement visible sur les guitares de type Gibson équipées d’un chevalet Tune-o-matic relativement haut : le manche est généralement incliné vers l’arrière afin que le plan des cordes arrive naturellement à la bonne hauteur au-dessus du chevalet. À l’inverse, une Fender équipée d’un chevalet beaucoup plus bas peut utiliser une géométrie presque parallèle au corps.

Le manche traversant

Dans une construction neck-through, ou manche traversant, la séparation traditionnelle entre manche et corps disparaît en grande partie.

Le manche se prolonge depuis la tête jusqu’à l’extrémité du corps et constitue sa partie centrale.

Les deux côtés du corps, souvent appelés ailes, sont ensuite collés sur cette structure centrale.

ESP décrit cette construction comme un élément longitudinal unique formant à la fois le manche et la partie centrale du corps.

Il ne s’agit donc plus vraiment d’une « jonction » manche/corps au même sens que pour un manche vissé ou collé.

Un talon presque supprimé

L’un des grands avantages pratiques du neck-through apparaît immédiatement lorsqu’on retourne la guitare.

Puisqu’il n’existe ni poche à manche, ni plaque de fixation, ni véritable tenon à loger dans le corps, la transition peut être sculptée de manière extrêmement progressive.

C’est particulièrement intéressant sur les guitares à 24 frettes ou davantage.

La main peut suivre le dos du manche presque jusqu’au corps sans rencontrer brutalement un talon massif.

Une fabrication plus contraignante

Cette continuité présente cependant son revers.

Sur une guitare à manche vissé, un manche irréparable peut être remplacé.

Sur une construction neck-through, le manche constitue littéralement l’ossature centrale de l’instrument.

Une rupture majeure ou une déformation impossible à corriger devient donc beaucoup plus problématique.

La fabrication demande également davantage de matière et doit être pensée globalement dès le départ : on ne construit plus séparément un manche et un corps pour les réunir ensuite.

Le set-through : entre collé et traversant

Il existe également des solutions intermédiaires.

ESP utilise notamment le terme set-thru pour une construction dans laquelle le manche est collé au corps, comme sur un set-neck, mais pénètre profondément dans celui-ci et permet de supprimer une grande partie du talon traditionnel.

On cherche ainsi à associer :

  • la construction collée ;
  • une grande longueur d’assemblage ;
  • une transition vers le corps ressemblant davantage à celle d’un manche traversant.

Comme souvent dans la guitare électrique, les frontières deviennent assez floues dès que les fabricants commencent à modifier les recettes classiques.

Vissé avec plaque, vissé sans plaque

Même à l’intérieur de la catégorie bolt-on, de nombreuses variantes existent.

La grande plaque Fender n’est pas indispensable au principe.

On peut répartir l’effort des vis avec des ferrules individuelles, ce qui permet de sculpter beaucoup plus librement le talon.

On trouve aussi des constructions où les vis à bois traditionnelles sont remplacées par des vis mécaniques et des inserts filetés installés dans le manche.

L’intérêt principal est alors la répétabilité du démontage : le manche peut être retiré et remonté plusieurs fois sans que les vis travaillent directement dans les mêmes fibres de bois.

Cela reste malgré tout une construction vissée.

Le nombre de vis n’est pas une unité de qualité

Quatre vis, trois vis, cinq vis...

Il serait tentant d’en conclure que davantage de vis signifie automatiquement une meilleure jonction.

Ce n’est pas aussi simple.

Les vis doivent surtout produire une pression suffisante et correctement répartie pour maintenir fermement le talon dans sa poche.

Une conception à quatre vis mal ajustée ne devient pas miraculeusement excellente parce qu’on lui ajoute une cinquième vis.

À l’inverse, une jonction bien conçue peut parfaitement fonctionner avec une disposition différente.

La géométrie et la qualité de fabrication comptent davantage que le décompte des têtes de vis.

Et le sustain ?

C’est évidemment là que les débats deviennent religieux.

On rencontre fréquemment une hiérarchie présentée comme une évidence :

bolt-on < set-neck < neck-through

Le manche vissé aurait peu de sustain, le collé davantage et le traversant atteindrait une sorte de nirvana vibratoire.

Le problème est qu’une guitare complète ne permet pas d’isoler aussi facilement un seul paramètre.

Même Fender affirme qu’une jonction vissée correctement réalisée peut être mécaniquement aussi solide et efficace qu’une jonction collée.

Certains fabricants de neck-through revendiquent au contraire davantage de sustain grâce à la continuité de construction. ESP le fait par exemple explicitement dans sa documentation.

Ces affirmations de fabricants doivent être distinguées des faits directement observables.

Ce que l’on peut dire sans difficulté, c’est que les trois constructions offrent des chemins mécaniques différents entre la corde, le manche et le corps.

En revanche, attribuer automatiquement un niveau de sustain ou une couleur sonore à l’une d’elles sans tenir compte de la rigidité, de la masse, du chevalet, des cordes, du réglage et du reste de l’instrument serait aller beaucoup trop vite.

Et l’histoire de la guitare contient suffisamment de Telecaster qui refusent obstinément de s’arrêter de sonner pour rendre la hiérarchie un peu suspecte.

Alors, quelle construction choisir ?

Le manche vissé offre surtout une fabrication simple, une grande facilité d’entretien et la possibilité de modifier relativement facilement son alignement ou son angle. Il permet également de remplacer complètement le manche.

Le manche collé permet une transition différente entre manche et corps et évite toute quincaillerie de fixation visible, mais demande davantage de précision lors de l’assemblage et rend les grosses réparations plus complexes.

Le manche traversant permet la transition la plus continue et peut presque éliminer le talon, ce qui le rend particulièrement intéressant pour l’accès aux dernières frettes. En revanche, manche et corps deviennent pratiquement indissociables.

Le set-through cherche à combiner certains avantages du manche collé et du manche traversant.

Il n’y a donc pas de construction intrinsèquement « supérieure ».

Le choix dépend surtout de ce que l’on privilégie : fabrication, entretien, réparabilité, ergonomie ou esthétique.

Et c’est probablement une conclusion moins spectaculaire que « le neck-through donne 37 % de sustain supplémentaire », mais elle a l’avantage de survivre à une rencontre avec un tournevis.

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