La touche

La touche

La touche est la surface située sur la face avant du manche. C’est sur elle que sont implantées les frettes et que viennent se poser les doigts du musicien.

Elle joue donc un rôle central dans la sensation de jeu : largeur, rayon, matériau, finition, hauteur des frettes et traitement des bords modifient directement ce que l’on ressent sous les doigts.

Contrairement à ce que son nom pourrait laisser croire, sur une guitare correctement frettée la corde n’est pas réellement arrêtée par la touche mais par la frette. Avec des frettes suffisamment hautes, le doigt peut même ne pratiquement jamais toucher le bois.

Touche rapportée ou manche monobloc

La touche peut être une pièce distincte, collée sur le manche, ou être directement usinée dans la même pièce de bois que celui-ci.

Les premiers manches Fender en érable constituent l’exemple classique de cette seconde solution : manche et touche ne forment qu’une seule pièce.

Lorsqu’une touche rapportée est utilisée, elle peut être réalisée dans une essence différente de celle du manche. C’est ainsi qu’un manche en érable peut recevoir une touche en palissandre, en ébène ou dans quantité d’autres matériaux.

Cette construction permet également d’installer le truss rod par la face avant avant de refermer le manche avec la touche. Nous reviendrons sur ce détail dans le chapitre consacré au truss rod.

Le rayon de la touche

Vue en coupe, une touche n’est généralement pas parfaitement plate. Elle présente une courbure transversale définie par son rayon, ou fingerboard radius.

radius de la touchePlus le rayon est faible, plus la touche est bombée. À l’inverse, plus le rayon augmente, plus la touche devient plate.

À titre de repères, les Fender anciennes utilisent couramment un rayon de 7,25 pouces, tandis que 9,5 pouces est devenu une valeur très répandue sur les Fender modernes. Une Gibson Les Paul traditionnelle tourne autour de 12 pouces, tandis que de nombreuses Ibanez RG atteignent 400 à 430 mm, soit environ 16 à 17 pouces.

Cette différence se ressent immédiatement.

Une touche assez bombée est souvent agréable pour les accords et les positions rythmiques. En revanche, avec une action très basse, elle peut devenir plus contraignante lors de grands bends : la corde risque de rencontrer les frettes suivantes et de s’étouffer.

Une touche très plate laisse davantage de marge pour les bends et les actions basses, ce qui explique sa popularité sur de nombreuses guitares destinées au jeu rapide ou technique.

Cela ne signifie évidemment pas qu’un rayon soit « meilleur » qu’un autre. Il s’agit surtout d’une question de compromis et de préférence personnelle.

Le radius progressif

Il existe également des touches à rayon progressif, ou compound radius.

Radius constant vs compound radius

Le rayon est alors plus faible près du sillet et augmente progressivement vers les dernières cases. La touche est donc plus bombée dans les graves et devient progressivement plus plate en allant vers les aigus.

On peut ainsi rencontrer une touche passant, par exemple, de 9,5 à 14 pouces, ou de 12 à 16 pouces. Fender utilise plusieurs combinaisons de ce type.

L’idée est assez logique : conserver une courbure confortable pour les accords dans le bas du manche tout en offrant une surface plus plate pour les bends et le jeu soliste dans les aigus.

Géométriquement, une touche de rayon constant correspond approximativement à une portion de cylindre. Une touche à radius progressif se rapproche davantage d’une portion de cône.

Les essences traditionnelles

Trois matériaux dominent historiquement la fabrication des touches de guitare électrique.

L’érable est dur, dense et possède un grain relativement fermé. Il peut constituer une touche rapportée ou faire directement partie d’un manche monobloc. Comme il est clair et marque facilement, il est souvent protégé par une finition.

Le palissandre est probablement l’autre grand classique. Plus sombre et généralement laissé sans vernis épais, il offre une sensation assez différente sous les doigts.

L’ébène est particulièrement dense, dur et fin de grain. Une touche en ébène peut être polie jusqu’à obtenir une surface extrêmement lisse.

Comme pour les bois du corps, je me garderai bien d’attribuer à chacun une quelconque couleur sonore magique. En revanche, leur dureté, leur porosité, leur résistance à l’usure et leur toucher sont des caractéristiques parfaitement concrètes.

Et les autres matériaux ?

Les fabricants utilisent aujourd’hui quantité d’autres essences ou matériaux : pau ferro, laurier indien, jatoba, wengé, érable torréfié, mais aussi divers composites et matériaux synthétiques.

Le choix dépend autant de la disponibilité, du prix et des contraintes réglementaires que des qualités mécaniques ou esthétiques recherchées.

Cela permet aussi de rappeler qu’une touche n’a aucune obligation d’être fabriquée dans une essence « noble » pour fonctionner correctement.

Slab board et veneer board chez Fender

L’histoire de Fender fournit une petite subtilité de construction intéressante.

À l’origine, les manches Fender étaient essentiellement réalisés en érable monobloc. Fender introduit ensuite les touches en palissandre sur la Jazzmaster en 1958, puis les généralise à d’autres modèles en 1959. Les premières sont des slab boards : une pièce de palissandre relativement épaisse, dont la face inférieure est plane, est collée sur le manche en érable.

À partir de 1962 apparaît la veneer board. La touche devient beaucoup plus fine et sa face inférieure est cintrée pour suivre directement la courbure du manche. Cette solution utilise moins de palissandre et s’inscrit clairement dans une logique de rationalisation de la fabrication et de la matière.

Pour le guitariste, la révolution est nettement moins spectaculaire.

La veneer board ne transforme pas miraculeusement la jouabilité. C’est surtout une différence de méthode de fabrication, aujourd’hui devenue un sujet d’une importance considérable pour les collectionneurs capables de discuter plusieurs heures de deux millimètres de palissandre.

Les bords de touche

Les arêtes longitudinales de la touche participent beaucoup au confort du manche.

Sur une touche fraîchement usinée, elles peuvent sembler assez franches. Elles peuvent être volontairement adoucies, ou rolled, afin de reproduire la sensation d’un manche déjà longuement joué.

Cette opération est particulièrement perceptible au niveau du pouce et de la base des doigts.

Sur certains instruments, la touche reçoit également un binding, c’est-à-dire un filet en plastique, en bois ou dans un autre matériau qui recouvre ses bords.

Le binding est principalement esthétique, mais il permet aussi de masquer les extrémités des rainures de frettes et donne une finition particulièrement propre.

Certaines Gibson poussent le détail jusqu’aux fameux fret nibs, où le binding remonte sur l’extrémité de chaque frette. C’est élégant, très traditionnel et nettement moins amusant le jour où il faut refaire entièrement le frettage.

Les repères

La touche reçoit généralement des repères permettant de situer rapidement la position de la main.

On les trouve traditionnellement aux cases 3, 5, 7, 9, 12, 15, 17, 19 et 21, la douzième case étant souvent signalée par un double repère puisqu’elle correspond à l’octave.

Ces incrustations peuvent se limiter à de simples points ou devenir de véritables éléments décoratifs : blocs, trapèzes, dents de requin, arbres de vie, oiseaux et autres jardins botaniques plus ou moins raisonnables.

Les repères latéraux sont souvent encore plus utiles au musicien, puisque ce sont eux qu’il voit réellement lorsqu’il joue.

La touche scallopée

Une touche peut également être scallopée : le bois est creusé entre les frettes afin que les doigts n’entrent pratiquement plus en contact avec la touche.

La corde est alors contrôlée essentiellement par la pression exercée sur la frette.

Cette solution facilite certains bends et vibratos très expressifs, mais elle demande aussi davantage de contrôle : appuyer trop fort suffit à faire monter légèrement la note.

Ritchie Blackmore et Yngwie Malmsteen sont probablement les utilisateurs les plus connus de touches fortement scallopées.

Il existe également des versions partielles. Certaines Ibanez PIA, par exemple, ne sont scallopées que des cases 21 à 24, afin de faciliter les bends et le tapping dans l’extrême aigu.

Des expérimentations beaucoup plus radicales

L’histoire de la guitare compte évidemment quelques constructeurs qui ont estimé qu’une simple planche de bois correctement frettée manquait cruellement d’imagination.

Dans les années 1970, Kramer commercialise des instruments équipés de manches en aluminium.

brevet Bond
Extrait du brevet de la Bond Electraglide

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, la touche elle-même n’est cependant pas en aluminium : elle est réalisée en Ebonol, un matériau synthétique choisi notamment pour sa stabilité et sa résistance à l’usure.

La Bond Electraglide, produite au milieu des années 1980, va nettement plus loin.

Elle ne possède pas de frettes métalliques traditionnelles. Sa fameuse pitchboard est constituée d’une succession de marches : chaque arête joue directement le rôle qu’aurait normalement tenu une frette. Les premières versions utilisent une matière phénolique, puis Bond passe à une version en aluminium anodisé.

Visuellement, la touche ressemble à une sorte d’escalier ou de dent de scie.

Techniquement, l’idée est fascinante.

Commercialement, elle l’a été un peu moins.

La fameuse touche en dents de scie de la Bond Electraglide n’était pas totalement sans précédent. Un brevet américain de 1891, déposé par Hobart C. Middlebrooke, décrivait déjà une touche dont chaque position de frette était suivie d’une pente progressive. Andrew Bond reprend et pousse beaucoup plus loin cette idée en réalisant une touche complète à profil en dents de scie, dans laquelle les crêtes elles-mêmes assurent le rôle des frettes.

Finalement

Loin d'être une simple planche collée sur un manche, la touche constitue en réalité l’une des principales interfaces entre le musicien et l’instrument où il exprime toute sa musicalité.

Son rayon, sa largeur, son matériau, la manière dont ses bords sont travaillés et la géométrie des frettes qui y sont implantées influencent directement la sensation de jeu.

Et comme nous venons de le voir, certains fabricants ont parfois considéré qu’une planche de palissandre avec vingt-deux frettes était décidément une solution beaucoup trop simple.

Le prochain élément à examiner est donc naturellement celui qui couvre une bonne partie de cette touche : les frettes.

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