Profil de manche
Le profil du manche
Lorsqu’on parle du profil d’un manche, on désigne généralement la forme de sa face arrière vue en coupe transversale.
Il ne faut pas confondre cette notion avec le radius de la touche, qui décrit la courbure de la surface sur laquelle sont implantées les frettes. Un manche peut donc posséder une touche relativement plate et un dos très arrondi, ou inversement.
Le profil est l’un des éléments qui influencent le plus immédiatement la sensation d’une guitare. Quelques millimètres d’épaisseur, des épaules plus ou moins présentes ou une largeur différente peuvent suffire à donner l’impression de jouer sur deux instruments totalement étrangers l’un à l’autre.
Et contrairement au diapason ou au radius, il n’existe pas réellement de système universel permettant de décrire cette forme avec précision.
Une histoire de lettres
On utilise généralement des lettres pour évoquer la forme du dos du manche : C, U, V ou D.
Il ne faut évidemment pas imaginer une reproduction géométriquement exacte de ces lettres. Il s’agit simplement d’analogies permettant de décrire rapidement la répartition de la matière.
Fender utilise officiellement cette terminologie et précise elle-même que ces lettres décrivent approximativement la forme observée en coupe.
Le profil en C
Le C est probablement le profil le plus répandu sur les guitares électriques modernes.
Le dos est régulièrement arrondi, sans épaules très prononcées ni arête centrale.
Mais deux manches en C peuvent malgré tout être très différents. L’un peut être fin et relativement plat, l’autre beaucoup plus épais et arrondi.
L'appellation décrit donc principalement la répartition de la matière, pas les dimensions du manche.
Le profil en U
Le U présente généralement davantage de matière sur les côtés, donc des épaules plus importantes.
Il remplit davantage la paume et peut procurer une impression de manche beaucoup plus massif, même lorsque son épaisseur maximale n’est pas énormément supérieure à celle d’un C.
Fender décrit d’ailleurs son U comme un profil épais et arrondi avec des épaules importantes.
Sur les versions particulièrement imposantes, on rencontre parfois l’expression baseball bat : manche de batte de baseball.
Ce n’est pas très scientifique, mais l’image fonctionne remarquablement bien.
Le profil en V
Le V possède une arête plus ou moins marquée au centre du dos.
On distingue généralement le Soft V, relativement arrondi, et le Hard V, dont cette arête centrale est beaucoup plus prononcée. Fender utilise également ces deux termes.
Le V possède généralement moins d’épaules qu’un U et fournit un appui très particulier au pouce.
Certains guitaristes l’adorent. D’autres ont rapidement l’impression de jouer sur le faîte d’un toit.
Le profil en D
Le D peut être considéré comme un profil plus aplati dans sa partie centrale, avec des épaules relativement présentes.
Fender décrit par exemple son Modern D comme un profil présentant davantage d’épaules et une sensation plus plate dans la main qu’un Modern C.
Comme pour les autres lettres, il ne s’agit cependant pas d’une norme. Le D d’un fabricant n’est pas nécessairement identique au D d’un autre.
L’épaisseur ne suffit pas
L’épaisseur du manche est généralement mesurée entre la surface de la touche et le point le plus éloigné de son dos, souvent à la première puis à la douzième frette.
Fender publie par exemple ce type de mesures pour de nombreux profils historiques et modernes. Un Modern C peut être donné autour de 0,820" à la première frette et 0,870" à la douzième, tandis que d’autres profils possèdent des évolutions beaucoup plus importantes.
Mais deux manches ayant exactement la même épaisseur peuvent sembler très différents.
La raison se trouve principalement dans les épaules.
Un manche très arrondi concentre davantage de matière au centre. Un manche plus plat conserve davantage de matière sur les côtés. La main ne mesure évidemment pas le manche avec un pied à coulisse : elle perçoit surtout où se trouve cette matière.
C’est précisément ce que tentent de résumer les appellations C, D, U ou V.
La largeur du manche
Il existe cependant une autre dimension que les descriptions de profil oublient souvent : la largeur.
Deux manches possédant exactement le même profil arrière et la même épaisseur peuvent donner des sensations très différentes si l’un mesure plusieurs millimètres de plus au sillet.
La largeur du sillet détermine l’espace disponible pour répartir les cordes tout en conservant une marge suffisante entre les deux cordes extérieures et les bords de la touche.
Il ne faut d’ailleurs pas confondre largeur du sillet et espacement des cordes au sillet. Le second dépend également des marges laissées sur les côtés et de la manière dont les encoches sont réparties.
C’est particulièrement évident sur les basses.
Precision Bass contre Jazz Bass
La Precision Bass et la Jazz Bass constituent probablement l’exemple le plus connu.
Une Fender Standard Jazz Bass actuelle possède un sillet de 38,1 mm, tandis que la Standard Precision Bass est annoncée à 41,3 mm. Fender décrit néanmoins les deux comme possédant un profil Modern C.
Autrement dit, la lettre C ne suffit absolument pas à expliquer leur différence de sensation.
Le manche de Jazz Bass se resserre davantage vers le sillet, ce qui rapproche les cordes et donne cette sensation caractéristique de manche étroit.
La Precision est plus généreuse dans cette zone.
Sur les modèles historiques, l'écart pouvait même être plus important : la réédition Fender d'une Precision Bass 1958 possède par exemple un sillet de 44,45 mm.
Il est donc parfaitement possible d’avoir deux manches appartenant à la même famille de profil mais offrant une prise en main complètement différente simplement à cause de leur largeur.
Petit piège historique amusant : Fender utilisait autrefois également les lettres A, B, C et D pour désigner des largeurs de sillet, et non des profils. Fender précise par exemple que A correspondait à 1 1/2", B à 1 5/8", C à 1 3/4" et D à 1 7/8". Ces lettres n’avaient alors aucun rapport avec les profils C, U ou V.
De quoi rendre les conversations sur les vieux manches Fender admirablement simples.
Du sillet au chevalet : le manche s’évase
Le manche n’a évidemment pas la même largeur sur toute sa longueur.
Les cordes partent relativement rapprochées au sillet et s’écartent progressivement en allant vers le chevalet. La touche et le manche doivent donc eux aussi s’élargir progressivement.
La forme finale résulte essentiellement de plusieurs paramètres :
- la largeur du sillet ;
- l’espacement des cordes au sillet ;
- l’espacement des cordes au chevalet ;
- la marge souhaitée entre les cordes extérieures et les bords de la touche ;
- la largeur du manche au niveau de sa jonction avec le corps.
Le profil d’un manche est donc réellement une géométrie en trois dimensions.
Il possède une forme arrière, mais aussi une largeur et une épaisseur qui évoluent tout au long de sa longueur.
L’espacement au chevalet
L’espacement des cordes au chevalet joue également un rôle important.
Plus celui-ci est large, plus les cordes s’écartent en arrivant vers le corps, et plus la touche doit offrir suffisamment de largeur dans les dernières cases pour conserver une marge confortable sous les cordes de Mi grave et de Mi aigu.
Fender propose d’ailleurs plusieurs espacements sur ses propres chevalets de Stratocaster.
Un chevalet Stratocaster moderne utilise par exemple un espacement de cordes de 2 1/16", soit environ 52,4 mm, tandis que certains chevalets vintage Fender utilisent 2 7/32", soit environ 56,4 mm. Fender commercialise même des chevalets combinant fixation vintage et espacement moderne plus étroit afin de laisser davantage de marge aux cordes extérieures sur les bords du manche.
Quelques millimètres au chevalet finissent donc par avoir une conséquence très concrète à l’autre bout du système : la position des cordes par rapport aux bords de la touche.
Fender, Gibson et le fameux F-spaced
Cette différence d’espacement apparaît également dans le monde des micros.
Les humbuckers traditionnels ont été conçus autour d’un certain espacement entre les cordes. Lorsque ces micros ont commencé à être utilisés sur des guitares possédant des chevalets de type Fender ou Floyd Rose, dont l’espacement est généralement plus large, les plots magnétiques ne se trouvaient plus exactement sous les cordes.
C’est notamment pour cette raison que DiMarzio propose des humbuckers F-spaced.
La marque explique que ces modèles possèdent un espacement entre les pôles plus large que ses humbuckers standard spaced et qu’ils sont généralement destinés aux positions chevalet sur les guitares équipées d’un vibrato Fender ou Floyd Rose.
Le « F » est donc une conséquence visible de la géométrie générale de l’instrument.
Il ne signifie pas que toutes les Fender possèdent exactement le même espacement ni que toutes les Gibson utilisent nécessairement un espacement plus étroit. DiMarzio recommande d’ailleurs de mesurer réellement la guitare plutôt que de se fier uniquement à sa marque.
Une Gibson Les Paul Standard actuelle possède par exemple un sillet de 43,05 mm, soit une largeur très proche de celle d’une Stratocaster Standard Fender actuelle annoncée à 42,86 mm.
La différence Fender/Gibson ne peut donc pas être résumée à « Fender a un manche plus large ».
Ce qui change est surtout la combinaison de la largeur au sillet, de l’évasement du manche et de l’espacement au chevalet.
Le terme F-spaced concerne d’ailleurs directement l’alignement des cordes avec les plots du micro, pas le profil du manche.
Le profil peut lui aussi évoluer
La largeur et l’épaisseur changent naturellement entre le sillet et le corps, mais rien n’oblige non plus le profil arrière à rester identique.
Fender a par exemple utilisé un manche C-to-D qui commence par un Modern C du côté du sillet et évolue progressivement vers un Modern D en approchant du talon.
On peut donc parler de profil composé ou progressif, exactement comme une touche peut posséder un radius composé.
Ce type de construction reconnaît une évidence assez simple : la main n’adopte pas exactement la même position pour jouer un accord près du sillet que pour aller chercher les dernières cases.
Les profils asymétriques
Enfin, rien n’oblige le dos du manche à être symétrique.
Un profil asymétrique répartit différemment la matière du côté grave et du côté aigu afin de mieux suivre la position naturelle de la main.
Gibson utilise notamment un profil asymétrique sur certaines Les Paul Modern.
On atteint alors les limites du vocabulaire C, D, U ou V : une simple lettre devient incapable de décrire correctement la géométrie.
Gibson : une autre terminologie
Gibson utilise d’ailleurs fréquemment des appellations telles que SlimTaper, Rounded, Vintage 50s, 60s SlimTaper ou Rounded C plutôt qu’un système exclusivement basé sur les lettres.
Une Les Paul Standard 60s actuelle possède par exemple un profil SlimTaper, alors que la Standard 50s utilise un profil Vintage 50s. Toutes deux conservent pourtant une largeur de sillet de 43,05 mm.
Encore une démonstration que largeur et profil sont deux paramètres indépendants.
Un manche fin est-il plus rapide ?
On rencontre fréquemment l’expression fast neck, généralement associée à un manche fin.
Cela relève surtout de l’ergonomie et des préférences du guitariste.
Un manche mince peut faciliter certains déplacements ou permettre de placer plus facilement le pouce derrière la touche. Un manche plus épais peut au contraire offrir un appui plus confortable et demander moins d’effort à certains musiciens.
La largeur intervient également : un manche étroit peut faciliter certaines extensions pour une petite main, tandis qu’un manche plus large peut offrir davantage d’espace aux doigts pour certains accords ou techniques.
Il n’existe donc pas de combinaison universellement « rapide ».
Le talon
Le profil du manche ne s’arrête pas brutalement à la dernière case. En approchant du corps, il doit progressivement rejoindre une zone suffisamment massive pour assurer la liaison avec l’instrument : le talon.
Sur les constructions vissées traditionnelles, comme une Stratocaster ou une Telecaster, le talon forme généralement un bloc relativement épais qui vient s’insérer dans une poche usinée dans le corps. Cette géométrie est simple, robuste et facile à fabriquer, mais elle peut constituer un obstacle lorsque la main atteint les dernières cases.
De nombreux fabricants ont donc progressivement sculpté cette zone : coins arrondis, chanfreins, plaques de fixation réduites ou supprimées, vis décalées, talons profilés ou presque effacés.
L’objectif n’est pas de modifier le profil utilisé dans les premières cases, mais de rendre sa transition vers le corps aussi progressive que possible.
Sur un manche collé, la jonction peut également être sculptée pour prolonger plus naturellement le dos du manche dans le corps. Avec un manche traversant, cette distinction devient encore moins nette puisque le manche constitue lui-même la partie centrale de l’instrument.
Finalement, qu’est-ce que le profil d’un manche ?
Réduire le profil d’un manche à une lettre est pratique, mais très incomplet.
La sensation réelle dépend de l’ensemble :
profil arrière + épaisseur + épaules + largeur au sillet + espacement des cordes + évasement vers le chevalet.
Un « C » de Jazz Bass et un « C » de Precision Bass ne donnent pas la même sensation. Deux manches de même épaisseur peuvent sembler totalement différents à cause de leurs épaules. Et deux guitares dont les sillets ont pratiquement la même largeur peuvent s’élargir différemment vers le chevalet.
Le manche n’est donc pas simplement un morceau de bois auquel on aurait donné un C, un D ou un V.
C’est un volume dont la géométrie évolue sur toute sa longueur.
Et au bout du compte, la meilleure machine pour mesurer son confort reste encore cette étrange chose articulée fixée au bout de notre bras.