Le corps
Le corps est la partie la plus immédiatement identifiable d’une guitare électrique. Il lui donne sa silhouette et, il faut bien le reconnaître, une bonne partie de son pouvoir de séduction.
Sur une guitare solid-body, il s’agit généralement d’une pièce de bois ou d’un assemblage de plusieurs pièces, dans lequel on installe le manche, le chevalet, les micros et les commandes. Son premier travail consiste à maintenir tout ce petit monde dans une géométrie stable.
Vu sous cet angle, le cahier des charges paraît presque trivial : prendre une planche, y fixer un manche et quelques morceaux de métal, tendre six cordes et attendre que Jimi Hendrix apparaisse.
Évidemment, les choses sont un peu plus compliquées.

Un support mécanique, avec quelques obligations
Le corps assure la liaison entre le manche et le point d’appui des cordes côté chevalet. La tension des cordes sollicite cet ensemble en permanence. Il faut donc conserver suffisamment de matière autour des fixations, des inserts et de la jonction avec le manche.
La position du chevalet est notamment déterminée par le diapason, auquel s’ajoute la marge nécessaire au réglage de l’intonation. On ne le déplace pas de quelques centimètres simplement parce qu’il serait plus joli ailleurs.
Le corps doit également loger les cavités des micros, les potentiomètres, le sélecteur, les passages de câbles et parfois un vibrato avec son bloc et ses ressorts. Ces évidements ne doivent ni se rejoindre par accident ni laisser une fixation suspendue à quelques millimètres de bois.
Enfin, il doit être agréable à porter et à jouer. La rigidité ne suffit pas : une guitare qui tient parfaitement ses six cordes mais vous scie l’avant-bras n’a rempli qu’une partie de son contrat.
Massif ne signifie pas monobloc
Un corps plein peut être constitué de deux, trois ou plusieurs pièces collées côte à côte. Le terme solid-body décrit principalement une architecture sans grande caisse acoustique ; il ne promet ni un morceau unique ni l’absence de toute cavité.
L’assemblage permet d’utiliser des débits moins larges, de sélectionner les morceaux et de limiter les pertes. Un joint correctement préparé et collé n’est pas, par principe, un point faible. Inversement, une planche monobloc mal séchée ne devient pas excellente grâce à l’absence de colle.
Une seconde pièce peut aussi être collée sur la face avant. C’est la table rapportée, qui possède ses propres fonctions et ne doit pas être confondue avec un simple placage décoratif.
Corps plein, allégé ou semi-creux
Les familles ne sont pas séparées par une frontière parfaitement normalisée. Entre une Telecaster pleine et une guitare à grande caisse, il existe quantité de solutions intermédiaires.
| Construction | Principe | Conséquences pratiques |
| Corps plein (solid-body) | Le volume principal reste plein, hormis les cavités nécessaires aux composants. | Construction directe ; le poids dépend du bois, des dimensions et des sculptures. |
| Allégement interne (weight relief) | Des perçages ou poches retirent de la matière dans certaines zones, ensuite recouvertes. | Réduction de masse tout en conservant les zones porteuses ; aucun signe extérieur n’est obligatoire. |
| Corps chambré (chambered) | Des chambres sont aménagées dans le corps puis fermées par un panneau ou une table. | Moins de matière, mais une structure différente à concevoir autour du manche et du chevalet. |
| Corps semi-creux (semi-hollow) | Des volumes creux coexistent avec des parties porteuses pleines ; un bloc central existe sur certains modèles. | Architecture variable selon la guitare ; une ouïe peut être présente, mais elle ne définit pas à elle seule la famille. |
La Fender Telecaster Thinline illustre bien cette parenté : elle conserve la silhouette et une grande partie de l’organisation d’une Telecaster, mais son corps est partiellement évidé. La réduction du poids était l’un des objectifs de son développement.

Son ouïe participe évidemment à son identité visuelle. Elle met également un volume intérieur en communication avec l’air extérieur. La réduire à une décoration sans aucun rôle physique serait donc excessif ; en revanche, sa présence ne transforme pas la Thinline en guitare acoustique destinée à projeter seule le son dans une salle.
Évider un corps modifie sa masse et sa structure. Cela peut changer son comportement vibratoire, mais ne permet pas de prédire automatiquement davantage de sustain, un son plus « ouvert » ou une meilleure guitare. Les chambres constituent d’abord une décision de construction, dont les effets dépendent de l’ensemble de l’instrument.
L’épaisseur : une cote qui dépend du projet
L’épaisseur ne sert pas seulement à donner une impression de solidité. Elle conditionne la profondeur des cavités, la place disponible pour l’accastillage, la longueur des fixations et le poids du corps.
Les plans issus de la tradition Fender utilisent fréquemment une épaisseur de 1¾ pouce, soit 44,45 mm, souvent arrondie à 45 mm en atelier. C’est un repère de construction, pas une épaisseur minimale universelle : un chevalet fixe, un vibrato à bloc court et un vibrato traditionnel n’imposent pas les mêmes contraintes.
| Architecture | Exemples | Ce qu’il faut regarder |
| Corps à épaisseur principale uniforme | Telecaster, Stratocaster, nombreuses RG | Épaisseur du bloc avant chanfreins et évidements ; profondeur réelle du matériel monté. |
| Corps mince et biseauté | Gibson SG | Matière disponible aux fixations et dans les cavités, plutôt qu’une cote empruntée à un autre modèle. |
| Corps avec table sculptée | Les Paul à table rapportée | Épaisseur totale au centre, épaisseur aux bords et répartition entre le dos et la table. |
| Corps largement aminci sur son pourtour | Ibanez S / Saber | Épaisseur conservée dans les zones qui accueillent les composants et les fixations. |
Une table bombée et un corps plat ne se comparent donc pas avec une seule mesure prise au hasard. De même, les chiffres relevés sur une version particulière ne sont pas des normes immuables pour toute une marque.
Le poids ne se résume pas au nom du bois
À volume égal, un bois plus dense produit une pièce plus lourde. Mais le volume final compte tout autant : les chanfreins, les cavités, les chambres et l’amincissement des bords retirent de la matière.
À cela s’ajoutent le manche, le chevalet, le vibrato et le reste de l’accastillage. Deux guitares annoncées dans la même essence peuvent donc présenter des masses et des équilibres très différents. Les critères de choix du matériau sont détaillés dans Les essences.
Le confort dépend aussi de la répartition de cette masse. Une guitare légère qui pique constamment du nez n’est pas forcément plus agréable qu’un instrument un peu plus lourd qui reste naturellement en position.
Et le rôle acoustique ?
Un corps plein vibre lui aussi. Il ne remplit simplement pas la fonction d’une grande table d’harmonie destinée à rayonner efficacement le son dans l’air.
Sur une guitare équipée de micros magnétiques, le signal provient du mouvement des cordes. Le corps, le manche et leurs assemblages participent au système mécanique qui détermine l’évolution de ce mouvement. Le bois n’est donc ni un microphone ni un matériau mécaniquement absent.
Pour comprendre un corps de guitare, il faut ainsi regarder trois choses ensemble : sa construction, son matériau et sa géométrie. La face avant nous amène à la table ; le choix du matériau aux essences ; le confort et l’équilibre à la forme du corps.