Le truss rod

Un manche de guitare est soumis en permanence à la traction des cordes. Cette force est loin d’être négligeable.

À titre d’exemple, un jeu D’Addario 9-42 accordé normalement exerce une tension cumulée d’environ 84,4 lb, soit 38,3 kgf. Avec un jeu 10-46, on arrive à environ 102,5 lb, soit 46,5 kgf. Sur une basse quatre cordes long scale équipée d’un jeu 45-105, la tension cumulée atteint environ 174 lb, soit près de 79 kgf. Ces chiffres dépendent évidemment du diapason, de l’accordage et de la construction des cordes.

Le manche doit donc résister en permanence à plusieurs dizaines de kilogrammes de traction.

Le truss rod est une barre métallique installée longitudinalement à l’intérieur du manche. Son rôle principal n’est pas simplement de le renforcer. Sur la plupart des guitares modernes, il permet surtout de contrôler sa courbure longitudinale, appelée relief.

Le bois restant sensible à l’humidité, à la température et aux contraintes mécaniques, cette possibilité de réglage permet également de compenser les évolutions du manche au cours du temps.

Pourquoi le manche ne doit-il pas être parfaitement droit ?

Intuitivement, on pourrait penser que le manche idéal doit être absolument rectiligne.

Ce n’est généralement pas le cas.

Lorsqu’une corde vibre, son déplacement n’est pas identique sur toute sa longueur. L’amplitude est faible près du sillet et du chevalet et plus importante vers le milieu de la portion vibrante.

Si les frettes étaient toutes disposées sur une ligne rigoureusement droite, avec une action très basse, la corde pourrait donc venir heurter certaines d’entre elles lorsqu’elle vibre.

On laisse généralement au manche une très légère courbure concave : le relief.

Vu de côté, le centre du manche s’éloigne très légèrement des cordes.

On parle alors d’upbow, ou courbure concave.

À l’inverse, si le centre du manche se rapproche des cordes, on obtient un backbow, ou courbure convexe, qui risque rapidement de provoquer des frises dans les premières cases.

La quantité de relief nécessaire dépend du tirant des cordes, de leur tension, du diapason, de l’action recherchée, de la façon de jouer et de l’état des frettes.

Il n’existe donc pas une valeur universelle convenant à toutes les guitares.

Le truss rod ne règle pas l’action

C’est probablement la confusion la plus fréquente.

Le truss rod sert à régler la courbure du manche, pas directement la hauteur des cordes.

Bien entendu, modifier le relief modifie également la distance entre les cordes et certaines frettes. Un manche excessivement concave donnera donc l’impression d’avoir une action trop haute au milieu du manche.

Mais cela ne transforme pas le truss rod en réglage d’action.

Le relief, la hauteur du sillet et la hauteur du chevalet sont trois paramètres différents. Ils interagissent, mais chacun possède son propre rôle.

Utiliser le truss rod pour compenser un chevalet réglé trop haut revient un peu à régler la hauteur d’une table en tordant ses pieds. On peut obtenir un résultat, mais ce n’était pas le réglage prévu pour cela.

Une invention vieille de plus d’un siècle

Brevet du truss rod
Brevet du truss rod

Le principe du truss rod réglable est ancien: Le 5 avril 1921, Thaddeus J. McHugh, employé de Gibson, dépose un brevet pour un Neck for musical instruments. Le brevet, accordé en 1923 sous le numéro US1446758A, décrit un manche comportant une barre métallique réglable installée longitudinalement dans un canal courbe.

Le texte indique déjà deux objectifs essentiels : empêcher autant que possible le manche de se déformer sous la traction des cordes et permettre de corriger sa courbure lorsqu’elle devient excessive.

Le principe général du truss rod moderne était donc établi il y a plus d’un siècle.

Le truss rod simple action

Le système traditionnel est le truss rod simple action, ou single action.

Une barre métallique est installée dans le manche selon une géométrie qui lui permet, lorsqu’elle est mise en tension, d’exercer une force opposée à celle des cordes.

En serrant son écrou, on réduit généralement le relief et on ramène le manche vers une position plus droite.

En le desserrant, on diminue cette force et on laisse davantage la traction des cordes agir sur le manche.

Sa principale limite vient de là : un truss rod simple action travaille essentiellement dans une seule direction.

Si un manche présente naturellement un backbow important, desserrer complètement la barre ne permet pas nécessairement de le ramener vers l’avant. On dépend alors de la traction des cordes et de la flexibilité naturelle du manche.

Le truss rod double action

Le double action, également appelé dual action, two-way ou double expanding, est capable d’exercer une force dans les deux directions.

Dans un sens, il réduit le relief.

Après avoir traversé une zone neutre, sa rotation dans l’autre sens peut au contraire forcer le manche vers une courbure concave.

Son principe : deux tiges parallèles disposées dans une rainure droite, l’une étant fixe et l’autre pouvant être allongée ou raccourcie par rapport à la première. Quand leurs longueurs relatives changent, l’ensemble se courbe dans un sens ou dans l’autre. Il n’est plus nécessaire d’usiner un canal courbe.

Il peut donc intervenir activement aussi bien sur un upbow excessif que sur un backbow.

Le principe du truss rod capable d’agir dans les deux directions est ancien. Dès 1961, James Ormston Burns et Stanley Lionel Lloyd-Hughes déposent un brevet décrivant une barre de renfort pouvant être mise aussi bien en tension qu’en compression afin de corriger le manche dans les deux sens.

D’autres systèmes suivront. En 1982, Peter Smakula dépose un dispositif utilisant deux tiges parallèles dont la différence de longueur peut être modifiée dans les deux directions, principe très proche de nombreux truss rods double action modernes. Fender dépose à son tour en 1983 un système utilisant une barre unique capable de travailler aussi bien en traction qu’en compression, qui sera associé au principe du Bi-Flex.

Brevet du truss rod double action
Brevet du truss rod double action

Il ne faut toutefois pas confondre double action et double truss rod.

Le premier désigne un seul mécanisme capable d’agir dans deux directions.

Le second désigne réellement deux truss rods distincts installés dans le même manche.

Deux truss rods : le cas Rickenbacker

Rickenbacker constitue probablement l’exemple le plus célèbre de cette deuxième solution.

Les basses 4001 et 4003 historiques utilisent deux truss rods placés côte à côte. La documentation Rickenbacker confirme que les deux modèles possédaient des doubles truss rods, même si la conception des barres différait entre les anciennes 4001 et les 4003 ultérieures.

L’intérêt est particulièrement évident sur un manche relativement large : on dispose de deux lignes d’action parallèles plutôt que d’une seule située au centre.

Cela peut permettre de contrôler plus finement le comportement des deux côtés du manche.

Mais deux truss rods ne signifient pas pour autant « deux fois mieux ». Le réglage devient également plus délicat, puisqu’une différence excessive entre les deux barres peut contribuer à créer ou accentuer une torsion.

Rickenbacker a d’ailleurs adopté sur plusieurs modèles récents des systèmes plus conventionnels à truss rod unique double action. Le double truss rod reste néanmoins fortement associé à l’histoire de la marque.

Où se trouve le réglage ?

Un truss rod réglable doit évidemment rester accessible.

Sur de nombreuses guitares, l’écrou se trouve à la tête du manche. Il peut être directement visible ou protégé par un petit cache.

C’est notamment la solution traditionnellement utilisée par Gibson.

Chez Fender, de nombreux instruments historiques utilisent au contraire un réglage situé au talon, côté corps. Selon la conception de la guitare, l’accès peut être immédiat ou imposer de desserrer, voire de déposer partiellement le manche.

La mécanique cachée dans le bois peut être relativement sophistiquée.

L’emplacement choisi pour le réglage, lui, peut parfois donner l’impression que le constructeur avait déclaré la guerre au tournevis.

La roue de réglage : Music Man

Une solution particulièrement pratique consiste à remplacer l’écrou traditionnel par une roue percée, accessible au talon.

Ernie Ball Music Man en a fait l’une des caractéristiques reconnaissables de ses guitares et basses modernes.

La roue dépasse suffisamment à l’extrémité du manche pour être manipulée directement. On introduit une petite tige, une clé Allen, un tournevis fin ou même un objet de diamètre approprié dans l’un de ses trous, puis on utilise celui-ci comme levier pour faire tourner la roue.

Music Man indique explicitement que son système ne nécessite aucun outil particulier ni démontage de composant, et précise que l’usine utilise généralement une clé hexagonale de 3 mm simplement comme tige de manœuvre.

Selon les instruments et les fabricants, une telle roue peut être complètement apparente hors du manche, partiellement enchâssée dans son extrémité, ou accessible dans une petite échancrure pratiquée dans la touche ou le corps.

Le principe interne du truss rod n’est pas nécessairement différent. C’est surtout l’ergonomie du réglage qui change.

Il faut également noter que les Music Man historiques ne possédaient pas nécessairement ce système : la réédition Retro ’70s StingRay reproduit par exemple le réglage bullet de la basse originale.

Le cas Fender et la « skunk stripe »

Sur de nombreux manches Fender, on remarque une longue bande de bois sombre courant au milieu de la face arrière.

Elle est communément appelée skunk stripe, littéralement « bande de moufette ».

Ce n’est ni une décoration ni un renfort destiné à améliorer mystérieusement le sustain.

Elle est avant tout la conséquence de la méthode utilisée pour installer le truss rod.

Sur les premiers manches Fender en érable d’une seule pièce, le canal accueillant la barre était fraisé depuis l’arrière du manche. Une fois le truss rod installé, il fallait refermer cette rainure. Fender utilisait pour cela une bande de noyer qui restait visible après finition.

Lorsque les touches rapportées en palissandre apparaissent à la fin des années 1950, le canal peut être usiné depuis la face supérieure du manche avant collage de la touche. La skunk stripe devient alors inutile et disparaît sur une grande partie de la production Fender des années 1960.

Elle réapparaîtra ensuite avec différentes évolutions de construction.

Voilà donc encore un détail qui peut passer pour une coquetterie esthétique mais qui est, à l’origine, simplement la cicatrice laissée par une opération d’usinage.

Le « bullet » Fender

En 1971, Fender introduit sur la Stratocaster un écrou de réglage situé à la tête et dont la forme rappelle celle d’un projectile.

Il devient rapidement connu sous le nom de bullet truss rod.

Cette évolution déplace le réglage, auparavant placé au talon sur les Stratocaster concernées, vers la tête du manche.

Sa construction nécessite de nouveau un canal usiné depuis l’arrière, ce qui entraîne également le retour de la skunk stripe, y compris sur des manches équipés d’une touche rapportée en palissandre.

Le bullet ne constitue cependant pas un nouveau principe fondamental de truss rod. C’est essentiellement une autre façon de réaliser et surtout d’accéder au réglage.

Simple action, double action et Bi-Flex

Fender développera également son système Bi-Flex.

Son objectif est comparable à celui d’un truss rod double action : permettre de corriger activement un manche dans les deux directions.

Cela illustre un point important : deux systèmes peuvent remplir une fonction similaire tout en utilisant des constructions mécaniques internes différentes.

L’appellation commerciale ne suffit donc pas toujours à comprendre ce qui se trouve réellement sous la touche.

Truss rod et renforts en carbone

Un truss rod et un renfort longitudinal n’ont pas nécessairement le même rôle.

Une barre de carbone cherche principalement à augmenter la rigidité et la stabilité du manche.

Le truss rod est avant tout un élément réglable, permettant de modifier volontairement sa courbure.

Les deux solutions peuvent donc parfaitement coexister.

On rencontre ainsi des manches comportant un truss rod central accompagné de deux barres en carbone parallèles.

À l’inverse, certaines conceptions choisissent une rigidité structurelle telle qu’elles se passent volontairement de truss rod réglable.

C’est notamment le principe utilisé sur certains manches Vigier avec leur système carbone. Dans ce cas, le constructeur renonce au réglage traditionnel du relief et compte sur la rigidité et la géométrie déterminées lors de la fabrication.

Ce n’est pas nécessairement « mieux ». C’est une autre philosophie de construction, avec ses propres contraintes.

Ce qu’un truss rod peut corriger... et ce qu’il ne peut pas

Un truss rod agit principalement sur une courbure progressive du manche dans sa longueur.

Il ne constitue pas un remède universel aux problèmes de réglage.

Une frette isolée trop haute, une touche mal nivelée, une bosse localisée près du talon, une importante torsion du manche, un angle manche/corps incorrect, un sillet trop haut ou un chevalet mal réglé ne se corrigent pas simplement en tournant l’écrou du truss rod.

C’est également pourquoi une résistance anormale lors du réglage doit être prise au sérieux.

La quantité de mouvement nécessaire est généralement très faible. On travaille habituellement par petites fractions de tour avant de contrôler de nouveau le relief.

La bonne méthode sera développée dans la partie consacrée aux réglages.

Tirant des cordes et truss rod

Les chiffres de tension vus au début permettent également de comprendre pourquoi un changement de tirant peut imposer un nouveau réglage.

Passer d’un jeu 9-42 d’environ 38 kgf à un 10-46 d’environ 46,5 kgf ajoute plus de huit kilogrammes-force de traction cumulée sur le manche.

Le manche peut donc prendre davantage de relief.

Inversement, monter un jeu plus léger ou descendre fortement l’accordage réduit la traction et peut rendre le manche plus droit, voire provoquer un début de backbow si le truss rod reste réglé pour l’ancienne tension.

Cela ne signifie pas qu’il faille systématiquement toucher au truss rod à chaque changement de cordes.

Il faut simplement contrôler le relief après le changement, puis intervenir uniquement si nécessaire.

Une barre discrète mais essentielle

Le truss rod reste invisible la plupart du temps.

Pourtant, il permet à un manche relativement fin en bois de résister pendant des années à plusieurs dizaines de kilogrammes de traction tout en conservant une courbure réglable à quelques dixièmes de millimètre près.

Son principe de base paraît presque rudimentaire : une barre métallique cachée dans un morceau de bois.

Mais sans lui, les manches fins et réglables que nous considérons aujourd’hui comme parfaitement ordinaires seraient beaucoup plus difficiles à fabriquer et à maintenir correctement.

Et contrairement à beaucoup d’éléments de la guitare auxquels on prête volontiers des pouvoirs difficiles à démontrer, le truss rod possède au moins une qualité appréciable :

quand on le tourne, il se passe réellement quelque chose.

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