Le humbucker
Le simple bobinage a un défaut assez agaçant : sa bobine ne capte pas uniquement les variations du champ magnétique des cordes. Elle peut également récupérer une partie des champs électromagnétiques qui traînent autour de la guitare.
Transformateurs, alimentation secteur, éclairages et autres joyeusetés électriques viennent alors ajouter leur contribution au signal.
Chez nous, le réseau fonctionne à 50 Hertz (Hz). Aux États-Unis, c’est 60 Hz. D’où l’expression souvent rencontrée de 60-cycle hum dans la littérature américaine.
Dans les années 1950, Gibson décide qu’on pourrait peut-être se passer de cette contribution artistique du réseau électrique.
Deux bobines pour faire disparaître le hum

L’idée consiste à utiliser deux bobines plutôt qu’une seule.
Un champ parasite extérieur agit à peu près de la même manière sur les deux bobines. En les raccordant électriquement de façon opposée, le parasite capté par l’une peut donc annuler celui capté par l’autre.
Problème : si on se contente de faire ça, on annule également une bonne partie du signal des cordes.
Il faut donc également inverser la polarité magnétique d’une des deux bobines.
Le parasite électrique subit une inversion et s’annule.
Le signal provenant de la corde en subit deux, une électrique et une magnétique, et se retrouve donc dans le même sens que celui de l’autre bobine.
Les deux signaux de corde s’additionnent tandis que le hum disparaît en grande partie.
C’est de là que vient le nom :
hum + bucker, celui qui s’oppose au hum.
Le brevet de Seth Lover décrit très précisément ce principe. Gibson le dépose le 22 juin 1955 et il sera accordé en 1959 sous le numéro US2896491A. L’objectif annoncé dans le brevet ne laisse guère de place au doute : fabriquer un micro qui ne transmet pas le ronflement induit par les appareils électriques environnants.
Le humbucker n’a donc pas été inventé pour faire du hard rock avec davantage de graves. À l’origine, on voulait surtout qu’il se taise quand le guitariste, lui, ne jouait pas.
Seth Lover et le PAF

Chez Gibson, le développement du humbucker est principalement associé à Seth Lover, qui travaillait au département électronique de la firme avec Walter Fuller.
Les premiers humbuckers Gibson de série apparaissent en 1957. Comme le brevet était toujours en cours d’examen, Gibson collait sous les micros une petite étiquette :
PATENT APPLIED FOR
Ce qui signifie simplement : « brevet demandé ».
Les collectionneurs finiront par abréger ça en PAF, et trois lettres imprimées sur un petit autocollant auront par la suite des conséquences assez spectaculaires sur le prix de certains vieux micros.
Le brevet, lui, ne sera délivré que le 28 juillet 1959.
Le PAF est devenu tellement emblématique qu’on finit parfois par confondre humbucker et humbucker Gibson de type PAF.
Ce n’est pourtant qu’une manière parmi beaucoup d’autres de construire un micro à annulation de ronflement.
Le humbucker Gibson classique
Dans le PAF et ses nombreux descendants, deux bobines sont placées côte à côte sous les cordes.
Un seul aimant barre, placé sous les bobines, alimente le circuit magnétique. Une rangée utilise généralement des vis réglables comme pièces polaires, l’autre des plots fixes.
Dans le câblage Gibson classique, les deux bobines sont montées en série.
Cette disposition a aussi une conséquence qui n’a rien à voir avec le bruit : les deux bobines ne se trouvent pas exactement au même endroit sous la corde.
Elles ne captent donc pas exactement la même vibration.
Lorsqu’on additionne leurs signaux, certaines composantes s’additionnent parfaitement, d’autres moins. À cela viennent s’ajouter l’inductance plus importante de l’ensemble et les autres caractéristiques électriques des deux bobines.
C’est une des raisons pour lesquelles un humbucker classique ne se comporte pas comme un simple bobinage auquel on aurait simplement ajouté quelques décibels.
Et ce n’est certainement pas une règle disant que humbucker = son sombre et puissant.
Il suffit d’écouter un Filter’Tron pour comprendre que deux bobines laissent encore une assez grande marge de manœuvre.

Pendant ce temps-là, chez Gretsch...
Gibson n’était d’ailleurs pas seul à vouloir se débarrasser du hum.
Ray Butts développe lui aussi un micro à deux bobines, associé ensuite aux guitares Gretsch sous le nom de Filter’Tron.
Son brevet est déposé le 22 janvier 1957 et accordé, lui aussi, en 1959. Il mentionne explicitement parmi ses objectifs un signal qui ne soit pas affecté par le hum et les parasites extérieurs.
Le dépôt de Gibson précède donc celui de Butts, mais les deux travaux montrent bien que le problème préoccupait sérieusement les fabricants de l’époque.
Les amplificateurs devenaient plus puissants et le guitariste découvrait qu’un simple bobinage pouvait jouer du 50 ou du 60 Hz tout seul.
Le Mudbucker : même problème, solution beaucoup moins conventionnelle
Le gros micro que Gibson monte à proximité du manche sur plusieurs de ses basses mérite qu’on s’y arrête.
Il est généralement surnommé Mudbucker, même si Gibson utilisait plutôt le terme Sidewinder.
Contrairement à un PAF, ses deux bobines ne sont pas simplement disposées côte à côte verticalement sous les cordes. Elles sont organisées autour d’un noyau central avec un axe transversal, d’où le nom Sidewinder. L’architecture reste humbucking, mais la disposition mécanique est radicalement différente. Les exemplaires historiques sont en outre très fortement bobinés, avec des résistances continues pouvant tourner autour de 30 kΩ.

Le Sidewinder est attribué à Walter Fuller, et non à Seth Lover.
Quant au surnom Mudbucker, il donne une assez bonne idée de sa réputation : beaucoup de niveau, énormément de grave et une définition qui n’est pas exactement celle d’un micro de Telecaster.
Son emplacement, pratiquement contre le manche sur les EB-0 et EB-3, ne fait évidemment rien pour calmer le phénomène.
Mais il nous intéresse surtout pour une autre raison : un humbucker n’est pas obligé de ressembler à un PAF.
Et rien n’oblige non plus à utiliser des plots

Les six vis et les six plots d’un humbucker Gibson sont eux aussi devenus tellement familiers qu’on pourrait croire qu’ils font partie de la définition du humbucker.
Une pièce polaire peut parfaitement être une barrette métallique continue placée sous les six cordes. La barrette comme pièce polaire est très ancienne. On en trouve déjà sur le micro Gibson associé à Charlie Christian au milieu des années 1930.
Bill Lawrence, alias Willi Lorenz Stich, ira cependant beaucoup plus loin avec le L-90 dans les années 1970 en utilisant deux barrettes parallèles, une pour chaque bobine d’un humbucker. Cette construction fera l’objet du brevet US4364295A, déposé en 1981.
La même année, DiMarzio lance le X2N, immédiatement reconnaissable à ses deux énormes barrettes. Le modèle actuel utilise toujours deux lames, un aimant céramique et affiche une résistance continue de 15,83 kΩ. DiMarzio indique également qu’il a été introduit en 1979.
Les barrettes ont un avantage pratique assez évident : le champ est distribué sur toute leur longueur. Il devient donc beaucoup moins important que chaque corde tombe exactement au-dessus du centre d’un plot.
Le L-500 actuel utilise par exemple des lames de 56 mm, que son fabricant donne comme capables de couvrir les espacements des chevalets six cordes courants.
C’est également une bonne manière de relativiser les histoires de F-spaced et de Trembucker. Quand la pièce polaire est une barre continue, il n’y a tout simplement plus six petits plots qu’il faudrait essayer d’aligner sous six cordes.
Deux bobines offrent aussi quelques possibilités
Une fois qu’on dispose de deux bobines séparées, on peut évidemment commencer à jouer avec leur câblage.
Le montage traditionnel les utilise en série, mais on peut également les câbler en parallèle, n’en utiliser momentanément qu’une seule, ou modifier leur relation de phase.
C’est ce qui se cache derrière les termes split, série/parallèle, hors phase, etc.
On s’en occupera séparément, parce que là encore il y a moyen de transformer quatre fils et un interrupteur en un sujet étonnamment vaste.
Pour l’instant, le terme humbucker ne décrit donc ni une forme, ni un niveau de sortie, ni un « son ».
Il décrit avant tout une idée :
utiliser plusieurs bobines et leurs polarités de manière à conserver le signal produit par les cordes tout en annulant une grande partie du bruit capté en commun.
Du PAF au Mudbucker, du Filter’Tron au L-500 ou au X2N, la manière d’y arriver peut prendre des formes assez différentes.
Et c’est probablement ce qui est le plus intéressant dans l’histoire du humbucker : le problème à résoudre est toujours le même, mais personne n’a dit qu’il n’existait qu’une seule façon de s’y prendre.