Associer les matériaux sans superstition

Un corps en trois parties n’est pas moins sérieux qu’un corps monobloc. Une table figurée n’a pas forcément besoin d’assurer toute la rigidité de l’instrument. Et une barre en composite ne fait pas le même travail qu’un truss rod. En distinguant les fonctions, on peut choisir librement ses matériaux sans invoquer une hiérarchie magique entre essences.

Collage, stabilisation et variations du bois

Toutes les surfaces ne se collent pas de la même façon. Un bois proprement préparé et une surface huileuse, un composite, un métal ou un plastique ne demandent pas nécessairement la même colle ni la même préparation. Certaines essences naturellement riches en substances extractibles peuvent demander davantage d’attention au moment du collage. Il ne suffit donc pas que deux matériaux soient mécaniquement intéressants séparément. Ils doivent aussi pouvoir être assemblés de manière fiable avec le procédé retenu. Cette remarque devient importante avec les manches multipliés, les tables rapportées, les filets, les renforts en composite et les constructions combinant bois et matériaux synthétiques. Le choix de la colle fait partie du système de fabrication.

Le retrait et le gonflement du bois dépendent de l’humidité et de la direction des fibres ; les propriétés du matériau sont détaillées dans Les essences. Pour concevoir un assemblage, cette variation impose surtout de réfléchir au sens du fil, au collage et aux pièces qui pourraient se contraindre mutuellement.

Assemblages multipièces et renforts

Un corps en deux ou trois pièces n’est pas intrinsèquement inférieur à un corps monobloc. Un collage correctement réalisé peut être extrêmement résistant, et l’assemblage de plusieurs morceaux permet parfois une meilleure utilisation du matériau disponible. Cela permet également de sélectionner plus facilement des pièces de masse ou de structure appropriées. Le nombre de morceaux n’est donc pas un critère de qualité suffisant. Ce qui importe davantage est la qualité des pièces, leur préparation, la cohérence de l’assemblage et la réalisation du collage. Une table opaque peut même rendre cette organisation totalement invisible.

La même logique s’applique au manche. Assembler plusieurs lames permet de combiner les orientations, les propriétés et éventuellement différents matériaux. Cela peut aussi être utilisé pour l’esthétique. Un manche multipli n’est cependant pas automatiquement plus stable qu’un manche monobloc simplement parce qu’il contient davantage de collages. Son comportement dépend des matériaux utilisés, de leur orientation, de leur préparation et de la géométrie générale. La construction doit donc être justifiée par le projet plutôt que par une hiérarchie abstraite entre « monobloc » et « laminé ».

Des renforts en fibre de carbone ou autres composites peuvent augmenter la rigidité locale d’un manche sans exiger une augmentation comparable de sa section. Ils peuvent être utilisés en complément du truss rod, mais n’accomplissent pas exactement la même fonction. Le truss rod sert notamment à ajuster la courbure du manche sous la tension des cordes. Un renfort passif augmente surtout sa rigidité. Un manche extrêmement rigide n’est pas nécessairement l’objectif de tous les projets. L’intérêt apparaît surtout lorsque le cahier des charges justifie ce renfort : manche très fin, grande longueur, nombre important de cordes, matériaux particuliers ou recherche d’une stabilité accrue.

Renforcer une structure n’est jamais totalement gratuit. Une barre, une lame plus dense ou un composite possède sa propre masse. Sur un manche, cette masse se trouve relativement loin du corps et peut donc participer à l’équilibre général. Comme pour les mécaniques, il faut éviter de résoudre séparément chaque problème jusqu’à produire un instrument dont aucune décision n’a été évaluée globalement. Rigidité, masse, épaisseur et équilibre doivent rester liés.

Plastiques, métaux et modes d’usinage

Le bois n’est pas obligatoire partout. Sillets, filets, plaques, pickguards, caches, boutons, renforts, touches et même structures plus importantes peuvent utiliser des matériaux synthétiques ou composites. La bonne question n’est pas de savoir si ces matériaux sont « authentiques ». Il faut examiner leurs propriétés : stabilité, rigidité, masse, résistance à l’usure, facilité d’usinage, collage, réparabilité et aspect. Certains composites sont particulièrement intéressants lorsque l’on recherche une grande reproductibilité dimensionnelle. Ils introduisent cependant d’autres contraintes : poussières lors de l’usinage, outils adaptés, méthodes de collage et difficultés éventuelles de réparation. Ils doivent donc être choisis avec la même logique fonctionnelle que le bois.

Inserts filetés, plaques, renforts, chevalets, ferrules ou systèmes de fixation mettent déjà du métal dans la structure de l’instrument. Certains projets peuvent aller plus loin. Le métal permet de concentrer une résistance ou une rigidité importante dans un faible volume, mais il apporte généralement davantage de masse et demande des procédés d’usinage différents. L’interface entre métal et bois doit être correctement conçue. Un insert très résistant n’est utile que si la matière qui l’entoure peut reprendre les efforts qu’il transmet. Ce principe, déjà rencontré autour des pivots de vibrato, vaut pour toutes les interfaces entre matériaux.

Un matériau excellent sur le papier peut être un mauvais choix pour un atelier qui ne dispose pas des outils permettant de le travailler correctement. Certaines essences très dures augmentent fortement l’usure des outils. D’autres s’arrachent facilement lorsque le fil change de direction. Certaines poussières sont particulièrement irritantes. Les composites peuvent demander des fraises et protections adaptées. La méthode de fabrication prévue doit donc participer à la sélection. Une pièce destinée à être usinée presque entièrement en CNC peut soulever d’autres problèmes qu’une pièce principalement travaillée au rabot, à la râpe ou au ciseau. Nous développerons cette relation dans Concevoir pour fabriquer.

Aspect et structure peuvent être séparés

Un bois destiné à rester visible n’est pas sélectionné selon les mêmes critères qu’un corps qui recevra une finition opaque. Une essence à pores ouverts demandera une préparation différente d’un bois à grain fin si l’on recherche une surface parfaitement lisse. Certaines couleurs naturelles évoluent fortement avec l’exposition à la lumière. Certains bois présentent des contrastes particulièrement intéressants sous une finition transparente. Une table spectaculaire perd une grande partie de son intérêt si le projet prévoit finalement une couleur opaque. À l’inverse, il peut être inutile de payer une pièce présentant une figure exceptionnelle pour fabriquer une zone qui sera totalement masquée. Le choix du matériau et celui de la finition doivent donc être faits ensemble.

Cette distinction simplifie énormément certaines conceptions. Une fine couche visible peut fournir l’aspect recherché tandis qu’un autre matériau assure l’essentiel de la structure. Placages, tables rapportées, filets et autres éléments décoratifs permettent ainsi d’utiliser un matériau rare ou coûteux en quantité limitée. Cela permet également de réserver les morceaux les plus intéressants aux endroits où ils sont visibles. La logique inverse est possible : une structure peut employer un matériau choisi pour ses propriétés sans que celui-ci soit jamais visible une fois l’instrument terminé. Il n’existe aucune obligation pour qu’un seul matériau remplisse toutes les fonctions à la fois.