Disponibilité, prix et traçabilité
Le plus beau plateau du catalogue ne sert à rien s’il est trop court pour le manche ou impossible à obtenir dans les délais du projet. Le matériau idéal doit aussi pouvoir être acheté, usiné et, si nécessaire, documenté. Le choix devient alors concret : que trouve-t-on vraiment, dans quelles dimensions, et avec quelles garanties ?
Dimensions commerciales et coût réel
Un plan entièrement construit autour d’un matériau impossible à obtenir localement devient rapidement théorique. La disponibilité doit donc être vérifiée avant de figer la conception. Dimensions commerciales, épaisseurs disponibles, largeur des plateaux et qualité réellement accessible peuvent imposer un assemblage différent de celui initialement imaginé. Un corps prévu monobloc peut devenir un corps en deux pièces simplement parce que les plateaux disponibles ne possèdent pas la largeur nécessaire. Ce n’est pas une dégradation du projet. C’est une adaptation normale de la conception aux ressources réelles.
Cette question ne concerne pas uniquement la largeur. L’épaisseur disponible peut déterminer la nécessité d’un collage, d’une table rapportée ou d’une adaptation du corps. Une pièce destinée au manche doit également offrir suffisamment de matière pour l’angle de tête, le talon et les opérations de dressage. Commander une ébauche exactement aux dimensions finales laisse très peu de marge pour corriger une déformation ou reprendre une surface. Le débit acheté doit donc inclure les surépaisseurs nécessaires à la fabrication. Le plan fini et l’ébauche ne possèdent pas exactement les mêmes dimensions.
Une essence chère n’est pas nécessairement meilleure pour le projet. Elle peut être rare, très figurée, difficile à importer ou simplement recherchée pour son aspect. Si la fonction envisagée peut être remplie par un matériau plus courant, il n’y a aucune raison technique de considérer le choix le plus coûteux comme supérieur. À l’inverse, économiser quelques euros sur une petite pièce critique n’a pas toujours de sens. Une touche, un renfort ou une pièce destinée à recevoir des efforts importants représente une faible proportion du coût total de l’instrument. Le budget doit donc être réparti selon les fonctions, pas uniquement selon les volumes de matière.
Réparabilité, CITES et provenance
Une guitare n’est pas nécessairement figée pour toujours. Une touche pourra être refrettée. Une vis pourra être remplacée. Une finition pourra nécessiter une réparation. Un collage pourra un jour devoir être repris. Certains matériaux et assemblages facilitent ces interventions ; d’autres les rendent beaucoup plus difficiles. Une colle extrêmement résistante n’est pas automatiquement idéale si l’assemblage doit pouvoir être séparé pour entretien. Un matériau très particulier peut rendre une réparation future difficile à assortir. Il ne s’agit pas de concevoir tout l’instrument pour un hypothétique accident, mais d’éviter de rendre inutilement irréversibles des éléments normalement réparables.
Certaines essences utilisées historiquement en lutherie font l’objet de réglementations internationales. La CITES classe notamment les espèces et populations concernées dans différentes annexes. Les règles dépendent de l’espèce, de la nature du produit et du type de mouvement international. L’annotation #15 prévoit actuellement des exemptions pour certains produits finis, notamment les instruments de musique finis, leurs parties finies et leurs accessoires, pour les espèces auxquelles cette annotation s’applique. Annexes et annotations CITES Cela ne signifie pas que « les palissandres ne sont plus réglementés ». Dalbergia nigra, par exemple, reste inscrit à l’Annexe I et ne relève pas de l’exemption générale de l’annotation #15.
Pour un constructeur, l’origine documentée d’un matériau peut donc être aussi importante que ses propriétés mécaniques. Les règles évoluent : leur état doit être vérifié avant achat, vente ou mouvement international d’un matériau ou d’un instrument concerné.
Même lorsqu’aucune formalité particulière n’est nécessaire au moment de la fabrication, conserver la facture, l’identification de l’essence et son origine peut devenir utile plus tard. Un instrument peut être vendu, exporté ou voyager plusieurs décennies après sa construction. À ce moment-là, le constructeur ou le propriétaire peut ne plus être capable d’identifier précisément un matériau à partir de son apparence. Le dossier de fabrication devrait donc conserver les informations pertinentes sur les bois et matériaux utilisés, comme il conserve déjà les références du chevalet, des micros ou des mécaniques. La traçabilité fait partie d’un projet reproductible.
Matériaux locaux et choix pièce par pièce
La lutherie électrique s’est historiquement développée avec les matériaux disponibles autour des fabricants. Il n’existe aucune raison mécanique pour qu’une guitare européenne doive nécessairement utiliser une combinaison précise d’essences nord-américaines ou tropicales. Érable, frêne, noyer, hêtre, merisier et de nombreuses autres essences disponibles en Europe peuvent présenter des propriétés parfaitement intéressantes suivant les fonctions recherchées. Le choix local peut simplifier l’approvisionnement, réduire les contraintes documentaires et permettre de sélectionner physiquement les plateaux plutôt que d’acheter une essence sur son nom. Il faut cependant revenir à la règle de départ : ce n’est pas parce qu’un bois est local qu’il convient automatiquement. Il faut examiner la pièce.
À ce stade, il devient possible de résumer les priorités sans transformer ces critères en recettes d’essences.
| Partie | Propriétés à privilégier |
|---|---|
| Corps plein | masse compatible avec le projet, stabilité, usinabilité, bonne tenue des fixations |
| Corps chambré | stabilité, résistance suffisante autour des zones structurelles, masse et épaisseur des parois |
| Table rapportée | stabilité, aspect si visible, usinabilité, rôle structurel éventuel |
| Manche | rigidité longitudinale, stabilité, fil cohérent, masse raisonnable, usinabilité |
| Touche frettée | stabilité, résistance locale, qualité de surface, tenue des frettes |
| Touche fretless | résistance à l’usure, stabilité et qualité de surface particulièrement importantes |
| Placage | aspect, stabilité, compatibilité avec le collage et la finition |
| Renfort | rigidité ou résistance spécifique correspondant à sa fonction |
| Filet | flexibilité ou usinabilité adaptée, stabilité, compatibilité avec colle et finition |
| Plaques et caches | stabilité, résistance aux vis, aspect, facilité d’usinage |
| Inserts et éléments métalliques | résistance mécanique, dimensions, masse et compatibilité avec le matériau support |
Pour choisir les matériaux d’un projet, je procéderais dans cet ordre :
- identifier les fonctions mécaniques et esthétiques de chaque pièce ;
- déterminer les contraintes de masse du projet ;
- définir les zones demandant particulièrement rigidité, résistance à l’usure ou tenue des fixations ;
- présélectionner plusieurs matériaux compatibles ;
- vérifier leur disponibilité dans les dimensions nécessaires ;
- mesurer autant que possible les pièces réelles, notamment leur masse et leurs dimensions ;
- examiner fil, débit, défauts et stabilité ;
- vérifier la compatibilité avec les procédés d’usinage et de collage disponibles ;
- confronter le choix à la finition prévue ;
- vérifier les éventuelles contraintes réglementaires ou documentaires ;
- estimer la masse finale à partir du plan ;
- seulement ensuite affecter définitivement chaque morceau à sa fonction.
À mesure que le projet approche de la fabrication, les matériaux abstraits doivent progressivement être remplacés par les pièces réelles. « Manche en érable » devient un plateau particulier, avec sa longueur, son épaisseur, sa masse, son débit et son fil. « Corps en frêne » devient deux morceaux identifiés dont le collage et l’orientation peuvent être dessinés. « Table en noyer » devient une pièce possédant une épaisseur réellement disponible et une figure que l’on souhaite positionner d’une certaine manière sur le corps. Cette étape est importante parce que la matière elle-même peut suggérer de petites adaptations du plan.
Une figure peut mériter d’être recentrée. Un défaut peut imposer de déplacer légèrement le débit. Une pièce un peu plus dense que prévu peut conduire à ajuster le chambrage. La conception n’est pas abandonnée lorsque le bois arrive dans l’atelier : elle devient simplement plus précise.