Le Steinberger TransTrem
Avec le Floyd Rose puis le Kahler, le vibrato des années 1980 semble avoir atteint un degré de sophistication difficile à dépasser.
Le premier emprisonne les cordes pour assurer leur retour à l'accord. Le second remplace le chevalet basculant par une came et des rouleaux.
Ned Steinberger va pourtant s'attaquer à un problème que ni l'un ni l'autre ne résout réellement.
Lorsqu'on actionne un vibrato conventionnel, les six cordes ne changent pas exactement de hauteur dans les mêmes proportions.
Autrement dit, si l'on joue un accord puis que l'on pousse le levier, toutes les notes descendent, mais pas nécessairement du même nombre de cents. Plus le mouvement est important, plus l'accord tend à se déformer.
Le TransTrem a été conçu pour empêcher cela.
Son objectif n'est plus simplement de faire varier la hauteur des cordes.
Il doit permettre de transposer la guitare entière tout en conservant les intervalles entre les six cordes.
Nous ne sommes plus très loin d'une boîte de vitesses pour guitare.
Ned Steinberger
Ned Steinberger arrive à la guitare par un chemin inhabituel.
Designer industriel de formation, il travaille d'abord avec le luthier Stuart Spector avant de développer à la fin des années 1970 sa propre basse électrique.
Son approche consiste à remettre en question des éléments que l'industrie considère depuis longtemps comme allant de soi.
- Pourquoi les mécaniques doivent-elles se trouver sur la tête ?
- Pourquoi une guitare doit-elle obligatoirement avoir une tête ?
- Pourquoi le corps doit-il avoir cette forme ?
- Pourquoi utiliser uniquement du bois ?
Cette réflexion donnera naissance aux célèbres instruments Steinberger sans tête, construits notamment à partir de matériaux composites.
La guitare Steinberger GL apparaît au début des années 1980 et le TransTrem est présenté en 1984.
Le problème des vibratos traditionnels
Dans l'article consacré au principe de fonctionnement du vibrato, nous avons vu qu'un vibrato modifie essentiellement la tension des cordes.
Sur un Fender Synchronized Tremolo ou un Floyd Rose, le chevalet pivote et déplace simultanément les six cordes.
Cela paraît a priori idéal.
Si le chevalet déplace toutes les cordes de la même quantité, on pourrait penser que leur hauteur varie également de la même manière.
Mais les cordes ne sont pas identiques.
Une corde de Mi grave filée ne réagit pas à une variation de longueur comme une corde de Mi aigu en acier plein.
- Leur diamètre diffère.
- Leur construction diffère.
- Leur masse linéique diffère.
- Leur élasticité diffère.
Une même variation mécanique ne produit donc pas nécessairement la même variation musicale sur chacune. Sur une petite oscillation de vibrato, ce phénomène peut passer pratiquement inaperçu. Sur plusieurs demi-tons, il devient beaucoup plus important.
Faire parcourir une distance différente à chaque corde
C'est ici que commence l'idée du TransTrem.
Plutôt que de déplacer les six cordes exactement de la même manière, le système va adapter le déplacement de chacune d'elles.
Chaque corde possède son propre point d'ancrage mobile. Lorsque le vibrato pivote, ces six points ne parcourent pas exactement la même distance.
La corde de Mi grave reçoit donc la quantité de déplacement dont elle a besoin. La corde de Sol reçoit la sienne. La corde de Si également. Et ainsi de suite.
L'objectif est que toutes produisent finalement la même variation musicale.
Si le Mi grave descend d'un ton, le La descend d'un ton, le Ré descend d'un ton et toutes les autres cordes également.L'accord change de hauteur.
Sa structure reste la même.
Un axe de pivot volontairement de travers
L'un des secrets du TransTrem est particulièrement élégant: Son axe de pivot n'est pas parallèle au plan des cordes.
Il est légèrement oblique. Dans le brevet original, cet angle est d'environ 8 degrés.
Cette inclinaison fait que les différents points d'ancrage ne se trouvent pas à la même distance effective de l'axe de rotation. Lorsque le mécanisme pivote, les cordes ne sont donc pas déplacées exactement de la même quantité.
Steinberger ajoute à cela la possibilité d'ajuster individuellement la position de chaque corde par rapport au pivot. C'est cette combinaison qui permet de compenser les différences de comportement entre les cordes.
Le principe fait l'objet du brevet américain US 4,632,005, déposé le 1er octobre 1984 et accordé le 30 décembre 1986. Les dessins montrent particulièrement bien l'axe oblique et les six ancrages indépendants.
Brevet US 4,632,005 et illustrations
Six cordes, six petits chariots
Chaque corde est fixée à un petit élément mobile que le brevet appelle un slider.
Ces six chariots sont disposés côte à côte dans le mécanisme. Ils servent à la fois à maintenir l'extrémité des cordes et à régler précisément leur position. Une vis permet de déplacer chaque chariot.
Cette possibilité est indispensable : le TransTrem ne peut fonctionner correctement que si la réponse de chaque corde est précisément compensée.
Ce n'est donc pas seulement un vibrato dont le chevalet aurait été incliné de quelques degrés.
C'est un système calibré individuellement pour chacune des six cordes.
Des cordes spéciales
Cette sophistication entraîne une contrainte importante. Le TransTrem fonctionne correctement avec des cordes calibrées.
Les guitares Steinberger utilisent déjà des cordes à double boule, puisqu'elles ne possèdent pas de mécaniques traditionnelles sur une tête. Mais toutes les cordes double boule ne conviennent pas nécessairement au TransTrem.
Le système doit connaître avec suffisamment de précision la manière dont chaque corde s'allonge sous tension. La longueur utile de la corde, son diamètre et sa construction doivent donc rester dans les tolérances prévues par le mécanisme.
Steinberger commercialisera des jeux spécialement calibrés pour cet usage. Le fabricant précise encore que des cordes ordinaires de même longueur ne transposent pas correctement ensemble, précisément parce que les différentes cordes ne s'étirent pas de la même façon.
C'est le prix à payer pour obtenir ce que les autres systèmes ne savent pas faire.
Un accord reste un accord
Imaginons un accord de Mi majeur.
Avec un vibrato conventionnel, une grande descente du levier transforme progressivement cet accord en quelque chose qui lui ressemble de moins en moins exactement.
Avec un TransTrem correctement réglé, toutes les cordes suivent la même variation en termes musicaux. L'accord de Mi majeur peut descendre. Il reste majeur.
On peut donc utiliser le levier sur des accords complets, et pas uniquement sur des notes isolées. C'est probablement la caractéristique la plus extraordinaire du système.
Le vibrato ne se contente plus de produire une déformation expressive de la hauteur, il devient presque un pitch-bend mécanique polyphonique.
Et ce n'est toujours pas tout
Steinberger va encore plus loin.
Pourquoi se contenter de passer momentanément par une autre hauteur ? Puisque le système sait conserver les rapports entre les cordes, autant pouvoir l'y arrêter.
Le TransTrem possède donc plusieurs positions mécaniques dans lesquelles le vibrato peut être verrouillé. La guitare est alors réellement transposée.
Dans sa configuration classique, le système propose six positions :
| Position | Accordage obtenu |
| B | B E A D F♯ B |
| C | C F B♭ E♭ G C |
| D | D G C F A D |
| E | E A D G B E |
| F♯ | F♯ B E A C♯ F♯ |
| G | G C F B♭ D G |
On peut donc passer instantanément d'un accordage standard en Mi à un accordage global en Ré, en Do ou même en Si, ou monter l'ensemble en Fa♯ ou en Sol.
Toutes les cordes changent simultanément, Et les doigtés restent exactement les mêmes.
Ce n'est pas un accordage alternatif
La distinction est importante.
Le TransTrem ne transforme pas un accordage standard en Drop D ou en open tuning. Dans ces accordages, les relations entre certaines cordes changent. Le TransTrem effectue au contraire une transposition complète. Toutes les cordes sont déplacées du même intervalle musical.
Un accord de Sol joué avec le même doigté reste donc un accord majeur avec les mêmes intervalles internes, mais il sonne globalement plus haut ou plus bas.
C'est l'équivalent mécanique de déplacer toute la guitare dans une autre tonalité.
Un capo qui fonctionnerait dans les deux sens
On pourrait être tenté de comparer le TransTrem à un capo.
La comparaison fonctionne partiellement: un capo permet de monter toutes les cordes du même nombre de demi-tons en conservant les doigtés. Le TransTrem peut faire la même chose.
Mais il peut aussi descendre l'accordage.
Un capo ne peut évidemment pas allonger le manche pour transformer le Mi grave en Ré ou en Do. Le TransTrem le fait simplement en réduisant mécaniquement la tension des six cordes selon des proportions soigneusement calculées.
L'accordage se fait au chevalet
Sur une Steinberger sans tête, les mécaniques traditionnelles ont disparu. Les cordes sont fixées à l'extrémité du manche puis accordées depuis le chevalet. Le TransTrem intègre donc également les six mécanismes d'accordage.
Cette architecture convient particulièrement bien au système.
Tout ce qui concerne :
- l'ancrage des cordes,
- leur accordage,
- leur déplacement,
- leur compensation
- et leur transposition
se trouve concentré au même endroit.
Difficile de faire plus Steinberger.
Pourquoi le réglage est-il si délicat ?
Parce qu'il ne suffit pas que la guitare soit juste en position centrale. Elle doit également être juste lorsque le vibrato se trouve ailleurs.
Prenons une corde parfaitement accordée en Mi. Si elle devient légèrement trop haute lorsque le TransTrem est verrouillé un ton plus bas, sa trajectoire mécanique n'est pas exactement correcte.
Il faut donc ajuster son point d'ancrage, puis vérifier les autres positions. Et recommencer pour chacune des six cordes.
Le TransTrem demande ainsi deux niveaux de réglage :
l'accordage normal de la guitare, et la manière dont chaque corde suit le mouvement du vibrato.
Une fois le système correctement calibré, il produit quelque chose qu'aucun réglage classique de vibrato ne permet. Mais ce n'est clairement pas le chevalet que l'on règle cinq minutes avant le concert avec une pince multiprise.
Eddie Van Halen comprend immédiatement l'intérêt
Le TransTrem trouvera évidemment quelques utilisateurs particulièrement réceptifs à ce genre de mécanique.
L'un d'eux est Eddie Van Halen.
Il l'utilise notamment sur une Steinberger GL équipée du système pendant la période de l'album 5150. Des morceaux comme Summer Nights ou Get Up exploitent les possibilités de transposition du TransTrem. Et c'est assez révélateur.
Eddie Van Halen avait largement contribué à démontrer ce que le Floyd Rose pouvait faire lorsqu'on utilisait un vibrato de manière extrême. Quelques années plus tard, il adopte temporairement un système qui ne se contente plus de survivre à ces mouvements. Il permet d'en faire quelque chose de musicalement structuré.
Allan Holdsworth en fera également usage, ce qui paraît presque inévitable tant le système convient aux musiciens qui aiment traiter la hauteur comme une matière continue plutôt que comme une succession de cases.
Floyd Rose contre TransTrem
Le rapprochement entre les deux systèmes est intéressant parce qu'ils poursuivent des objectifs différents.
Le Floyd Rose cherche principalement à résoudre ceci :
« Après avoir bougé le levier, mes cordes doivent revenir exactement à leur hauteur initiale. »
Le TransTrem ajoute une autre exigence :
« Pendant que je bouge le levier, mes cordes doivent également rester justes entre elles. »
Ce sont deux problèmes différents.
Un Floyd parfaitement réglé peut revenir impeccablement à l'accord tout en produisant, pendant son déplacement, des intervalles légèrement déformés. Le TransTrem cherche à contrôler aussi cette phase intermédiaire.
Une complexité redoutable
Évidemment, rien de tout cela n'est gratuit.
- Le système possède beaucoup de pièces.
- Il doit être précisément réglé.
- Il préfère des cordes calibrées.
- Il dépend de tolérances mécaniques assez faibles.
- Il est plus coûteux à fabriquer qu'un vibrato traditionnel.
- Et sa mise au point demande davantage de compréhension qu'un simple équilibre entre cordes et ressorts.
On peut difficilement lui reprocher d'être inutilement complexe, car sa fonction elle-même est complexe. Le TransTrem ne fait pas difficilement ce qu'un Floyd ferait simplement. Il fait quelque chose qu'un Floyd ne fait pas.
Le TransTrem de basse
Steinberger adaptera également le principe à la basse en 1987.
Le problème devient encore plus intéressant puisque les différences mécaniques entre les grosses cordes filées sont considérables.
Le Bass TransTrem restera beaucoup plus rare que la version guitare. Mais il démontre que le principe n'était pas lié à une configuration précise de six cordes.
L'essentiel reste la capacité à définir pour chaque corde la quantité exacte de déplacement nécessaire pour obtenir une transposition commune.
Les générations suivantes
Le TransTrem continuera d'évoluer.
Les premières versions seront améliorées, notamment au niveau de la fixation des cordes et des possibilités de réglage.
En 2008, Steinberger introduira le TT3, une nouvelle interprétation du principe. La mécanique change, mais l'idée essentielle reste intacte :
faire varier simultanément la hauteur de plusieurs cordes tout en conservant leurs relations musicales.
Plus de vingt ans après le premier TransTrem, le problème à résoudre n'avait pas changé.
Plus qu'un vibrato
- Le Bigsby permettait de faire doucement onduler la hauteur.
- Le Fender synchronisé transformait le chevalet entier en mécanisme mobile.
- Le Jazzmaster séparait le chevalet du cordier.
- Le Floyd Rose verrouillait les cordes.
- Le Kahler utilisait une came.
- Le TransTrem franchit une frontière supplémentaire.
Il ne cherche plus uniquement à obtenir un mouvement mécanique fiable. Il tente de contrôler le résultat musical de ce mouvement.
C'est probablement ce qui le distingue de tous les systèmes précédents.
Une idée presque excessive
On peut parfaitement vivre toute une carrière de guitariste sans avoir besoin d'un TransTrem. C'est même assez vraisemblablement ce qui arrivera à la majorité des guitaristes. Mais du point de vue de la conception mécanique, l'objet est remarquable.
Ned Steinberger part d'un phénomène que la plupart des systèmes acceptaient comme une conséquence normale du vibrato :
les cordes ne changent pas toutes de hauteur exactement au même rythme.
Et il décide que ce n'est pas une fatalité.
- Il incline l'axe de pivot.
- Il donne à chaque corde son propre point d'ancrage.
- Il calibre leur déplacement.
- Il calibre les cordes elles-mêmes.
Puis, puisqu'il a réussi à déplacer un accord entier sans le déformer, il ajoute des positions de verrouillage pour transformer le vibrato en système de transposition.
Le résultat est probablement l'un des vibratos les plus sophistiqués jamais montés en série sur une guitare électrique. Et son principe peut finalement se résumer en une phrase :
les autres vibratos déplacent six cordes ; le TransTrem déplace six notes.
Le R-Trem : Steinberger revient à une solution plus classique
En 1988, Steinberger introduit le R-Trem, un vibrato beaucoup plus simple et moins coûteux que le TransTrem. Il abandonne le mécanisme de transposition au profit d’un chevalet flottant à deux points de pivot, comparable dans son principe général aux vibratos modernes dérivés du Fender.
Sa particularité est un levier permettant de verrouiller instantanément le système. Déverrouillé, le R-Trem fonctionne comme un vibrato flottant classique ; verrouillé, il se comporte comme un chevalet fixe.
Une molette générale permet d’équilibrer la tension du ressort afin que la guitare conserve exactement le même accordage lors du passage d’un mode à l’autre.
Le R-Trem sera notamment utilisé sur les Steinberger GR puis sur les séries Spirit.