Tracer la tête autour des cordes

Une tête à six mécaniques en ligne et une tête trois par côté ne sont pas deux dessins interchangeables. Chacune guide les cordes vers des axes différents, avec ses angles et ses risques de frottement. Avant de lui donner une silhouette, il faut savoir comment les cordes vont la traverser et comment les doigts pourront tourner les mécaniques.

Tête plate ou inclinée : quel trajet vertical ?

Le premier choix concerne la géométrie de profil. Une tête de type Fender est pratiquement parallèle au manche mais sa face est située plus bas que la surface de la touche. Cette différence de niveau crée déjà un angle entre le sillet et les mécaniques. Les cordes dont les mécaniques sont les plus éloignées peuvent cependant manquer d’angle, ce qui explique l’utilisation de guide-cordes ou de mécaniques à poteaux étagés. Une tête inclinée de type Gibson produit directement cet angle par son orientation. Elle peut donc généralement fonctionner sans guide-cordes, mais la transition entre manche et tête devient mécaniquement plus délicate et le trajet latéral des cordes doit également être surveillé.

Ce choix doit être arrêté avant de dessiner la forme extérieure, car il détermine l’ébauche nécessaire, la méthode de fabrication et une grande partie de la géométrie autour du sillet.

L’objectif n’est pas d’obtenir le plus grand angle possible derrière le sillet, mais un angle suffisant pour maintenir correctement la corde dans sa gorge. Un angle plus important augmente la composante verticale de l’effort sur le sillet, mais augmente aussi les contraintes et les frottements lorsque la corde change de direction. Il n’existe donc aucune raison de rechercher un angle extrême pour obtenir davantage de « sustain ». Chez Gibson, l’angle de tête traditionnel a notamment varié historiquement entre 14° et 17°, tandis que certaines rééditions utilisent 17°. Ces valeurs constituent des exemples d’architectures existantes, pas une prescription de conception. Gibson Brands Forums

Une tête originale peut parfaitement utiliser 10°, 12°, 14° ou une autre valeur si sa géométrie fonctionne. Ce qui compte est la relation entre l’angle, la position des mécaniques, la trajectoire des cordes et la résistance de la transition.

Cette épaisseur doit être mise en relation avec la longueur du poteau de la mécanique. Une tête trop épaisse peut empêcher l’écrou ou la bague de s’engager correctement, tandis qu’une tête très mince peut laisser le poteau beaucoup trop haut au-dessus de sa surface.

Choisir et implanter les mécaniques réelles

La tête doit être conçue autour des mécaniques réellement prévues. Le terme « mécanique de guitare » ne définit pas un diamètre de perçage unique. Fender indique par exemple environ 8,7 mm pour ses mécaniques vintage et 10 mm pour ses mécaniques modernes moulées. Une Gotoh SG381 utilise également un perçage de 10 mm. Fender Un remplacement entre ces deux familles n’est donc pas nécessairement direct.

ExemplePerçage de tête
Fender vintage-styleenv. 8,7 mm
Fender moderne die-castenv. 10 mm
Gotoh SG38110 mm
Hipshot Fender Directrofit10 mm
Hipshot basse Ultralite 3/8" Licensed14 mm
Hipshot basse Ultralite 1/2" Licensed16 mm
Hipshot basse Ultralite 1/2" USA17,5 mm

Les différences deviennent particulièrement importantes sur une basse. Selon le modèle de mécanique retenu, le diamètre nécessaire peut varier de plusieurs millimètres. Hipshot Products Le diamètre du trou n’est d’ailleurs qu’une partie du problème : il faut également tenir compte de la rondelle, de la bague, de la semelle arrière, de la vis de fixation ou des ergots antirotation.

Une mécanique possède une plage d’épaisseur de tête qu’elle peut accepter. Sur certains modèles, quelques millimètres peuvent séparer une installation normale d’un montage où l’écrou ne prend plus suffisamment de filets ou où le poteau dépasse excessivement. Les plans de certaines mécaniques Hipshot pour guitare indiquent par exemple des épaisseurs minimales et maximales différentes suivant la longueur du poteau, autour de 13,3 à 16,7 mm selon la version. Cela montre pourquoi il est préférable de consulter le plan dimensionnel du modèle réellement choisi plutôt que de décider arbitrairement que « la tête fera 14 mm ». Hipshot Products Docs

La disposition générale doit elle aussi être décidée très tôt. La six-en-ligne permet une tête étroite et facilite généralement une trajectoire latérale assez rectiligne. La disposition 3+3 donne une tête plus courte mais plus large et oblige les cordes à s’écarter de part et d’autre du sillet. Les solutions 4+2, 5+1 et autres répartitions permettent de réduire certaines dimensions ou de répondre à des choix d’équilibre et d’esthétique. Pour une basse quatre cordes, on retrouve principalement 4-en-ligne ou 2+2. Sur cinq cordes, 5-en-ligne, 4+1 ou 3+2 sont fréquents. Music Man utilise notamment sa disposition 4+1 sur ses StingRay cinq cordes. Ernie Ball Music Man

Une erreur facile consiste à dessiner six cercles correspondant aux perçages puis à considérer l’implantation terminée. Il faut également représenter l’encombrement réel de la mécanique sur les deux faces de la tête. Les boutons doivent pouvoir tourner sans se heurter, les boîtiers arrière ne doivent pas se chevaucher, les vis ou ergots de positionnement doivent trouver suffisamment de matière et une clé ne doit pas devenir inaccessible parce qu’elle est trop proche de la suivante. Sur les mécaniques en ligne, l’entraxe peut parfois être imposé par la famille de pièces utilisée. Les mécaniques vintage Fender montées sur plaque peuvent par exemple utiliser environ 15/16", soit 23,8 mm de poteau à poteau. StewMac

Trajets latéraux, tours et guides-cordes

Une fois les mécaniques positionnées, on devrait tracer chaque corde entre le sillet et son poteau. C’est le prolongement naturel du travail effectué dans Axe, manche, chevalet et trajectoire des cordes : nous avions défini le trajet entre sillet et chevalet, il faut maintenant le poursuivre de l’autre côté. Le trajet idéal est aussi simple que possible. Une corde qui quitte le sillet en ligne presque droite ne sollicite pratiquement la gorge que dans le sens vertical. Une corde qui change fortement de direction latérale exerce également une force contre l’un des flancs de cette gorge.

Sur une tête 3+3 très évasée, les cordes centrales peuvent présenter une déviation importante. Cela n’empêche pas la guitare de fonctionner, mais rend davantage critique la qualité de taille et de finition du sillet, particulièrement avec un vibrato ou lors de bends importants. Comme nous l’avons vu dans Pourquoi un vibrato se désaccorde ?, le problème n’est pas que la corde touche le sillet, mais qu’elle puisse y rester momentanément bloquée.

Il ne faut pas non plus chercher à rendre toutes les cordes parallèles à l’axe central de l’instrument. Le manche s’élargit, les positions au sillet sont déjà différentes et les mécaniques doivent trouver physiquement leur place. Le bon objectif est plutôt d’éviter les changements de direction inutiles ou brutaux. Sur un projet original, la CAO permet de tracer les axes des six cordes puis de déplacer les mécaniques jusqu’à obtenir un compromis intéressant entre encombrement, esthétique et trajectoires. Cette vérification prend quelques minutes sur le plan et évite de devoir ensuite corriger un problème structurel avec un sillet particulièrement élaboré.

Deux mécaniques dont les poteaux se trouvent à la même hauteur ne produisent pas nécessairement le même angle derrière le sillet. Plus la mécanique est éloignée, plus l’angle de la corde diminue. C’est particulièrement visible sur une tête six-en-ligne : les cordes aiguës parcourent une plus grande distance entre le sillet et leur mécanique. C’est l’une des raisons de l’apparition des string trees sur de nombreuses Fender. Les mécaniques étagées, ou staggered, apportent une autre solution. Les poteaux deviennent progressivement plus courts vers l’extrémité de la tête, ce qui fait descendre le point où la corde s’enroule et augmente son angle derrière le sillet.

Le choix entre poteaux étagés, guide-cordes ou combinaison des deux doit donc faire partie du dessin.

La géométrie théorique de la tête ne suffit pas totalement à déterminer l’angle réel d’une corde. Sur une mécanique conventionnelle, les spires descendent généralement progressivement autour du poteau. Le point de départ réel de la corde peut donc varier de quelques millimètres selon la manière dont elle est montée. Une mécanique à blocage permet souvent de réduire fortement le nombre de tours, ce qui rend la hauteur du trou de poteau plus directement déterminante. Il n’est pas nécessaire de modéliser chaque spire sur le plan, mais il faut comprendre qu’un système qui fonctionne uniquement à condition d’enrouler six tours parfaitement vers le bas manque probablement de marge.

Sur une tête droite, un guide-corde permet d’augmenter l’angle de cassure localement. Il ne devrait cependant pas être ajouté automatiquement « parce qu’une Strat en possède un ». Si des mécaniques étagées permettent déjà d’obtenir un angle suffisant, le nombre de guides peut parfois être réduit. À l’inverse, une géométrie particulière peut nécessiter davantage de retenue. Chaque guide ajoute un point de contact avec la corde. Cela ne constitue pas nécessairement un problème, mais sur un instrument utilisant beaucoup le vibrato, sa forme et son état de surface deviennent importants. Le principe reste identique à celui du sillet : obtenir le guidage nécessaire sans ajouter plus de frottements que nécessaire.

Sillet bloquant et accès au truss rod

Avec un Floyd Rose, la position, les dimensions et la portée du sillet bloquant ont déjà été définies lors de la conception du manche. Sur une tête inclinée, cette portée reste dans le plan du manche et l’inclinaison de la tête ne commence qu’après le bloque-cordes. Pour la tête elle-même, il reste à déterminer la trajectoire des cordes entre le bloque-cordes et les mécaniques, la position de celles-ci et, lorsque le système en utilise une, celle de la barre de retenue.

Une fois le sillet verrouillé, les frottements situés derrière lui n’interviennent plus dans le retour à l’accord pendant l’utilisation du vibrato. La géométrie de cette zone reste néanmoins importante pour l’accordage avant verrouillage et pour que les cordes reposent correctement sur le sillet lorsque les blocs de serrage ne sont pas encore immobilisés. La barre de retenue, lorsqu’elle est nécessaire, sert principalement à imposer aux cordes un angle suffisant derrière le bloque-cordes afin qu’elles restent correctement en appui sur celui-ci avant son serrage. Sa position et sa hauteur doivent donc être déterminées en fonction de l’angle de la tête et de la position des mécaniques, plutôt que copiées arbitrairement sur un autre instrument.

Si le truss rod se règle côté tête, son accès doit être dessiné avant de finaliser la silhouette. L’écrou ou la clé doivent pouvoir entrer dans l’axe prévu sans buter sur le bois, une mécanique ou une plaque décorative. Une grande ouverture facilite l’accès mais enlève aussi de la matière dans une zone qui peut déjà être fortement sollicitée, particulièrement avec une tête inclinée. L’emplacement du truss rod, l’épaisseur de matière sous celui-ci et le contour de la tête doivent donc être considérés ensemble.

Sur une conception équipée d’un sillet bloquant, cette zone peut cumuler transition de tête, accès au truss rod et vis du sillet. Elle mérite davantage d’attention que n’importe quelle partie décorative de la silhouette.

Références techniques