Dimensionner un manche sous tension

Un manche fin peut donner une sensation de jeu très agréable. Mais sous le bois, il faut encore loger un truss rod, parfois des renforts, puis conserver suffisamment de matière pour que l’ensemble travaille correctement. L’épaisseur choisie sur le papier doit donc appartenir à un volume cohérent, pas à une préférence isolée pour les profils minces.

Les dimensions imposées par l’instrument

À ce stade du projet, plusieurs données devraient normalement être connues : le diapason, le nombre de cordes, leur espacement au sillet et au chevalet, le nombre de frettes, la largeur souhaitée au sillet et le principe de jonction avec le corps. Comme nous l’avons vu dans Axe, manche, chevalet et trajectoire des cordes, la largeur du manche ne doit pas être choisie indépendamment de la trajectoire des cordes. La position des deux cordes extérieures définit d’abord l’espace fonctionnel nécessaire, puis on ajoute la marge souhaitée jusqu’aux bords de la touche.

La largeur du talon peut ensuite découler directement de cette géométrie ou être imposée par un standard de compatibilité. Dans une architecture de type Fender Stratocaster ou Telecaster, on peut par exemple conserver le talon d’environ 56 mm utilisé par de nombreux manches et corps de remplacement. Dans un projet entièrement personnel, cette valeur peut être abandonnée, à condition que le corps et le manche soient alors conçus comme un ensemble.

ExempleSilletLargeur côté corpsÉpaisseur 1re / 12eRadius
Fender American Professional II Stratocaster42,8 mmfamille de talon Fender env. 56 mm20,82 / 22,86 mm241 mm, 9,5"
Gibson Les Paul Standard43,05 mm57,4 mm en bout de touchedépend du profil304,8 mm, 12"
Ibanez RG55043 mm58 mm à la 24e frette17 / 19 mm430 mm
Fender American Professional II Jazz Bass38,1 mmfamille J/P Bass env. 63,5 mm au talonselon profil241 mm, 9,5"
Fender American Professional II Precision Bass41,3 mmfamille J/P Bass env. 63,5 mm au talonselon profil241 mm, 9,5"
Ibanez SR305E, 5 cordes45 mm68 mm à la 24e frette19,5 / 21,5 mm305 mm
Ibanez SR1356B, 6 cordes54 mm83 mm à la 24e frette19,5 / 21,5 mm400 mm

Fender donne par exemple 42,8 mm au sillet, 20,82 mm d’épaisseur à la première frette et 22,86 mm à la douzième sur son manche American Professional II Stratocaster. L’Ibanez RG550, pourtant de même diapason, passe à 43 mm au sillet mais seulement 17 mm d’épaisseur à la première frette, avec une touche beaucoup plus plate de 430 mm de rayon. Fender La différence est encore plus spectaculaire sur les basses. Une Jazz Bass actuelle peut utiliser un sillet de 38,1 mm, une Precision 41,3 mm, tandis qu’une Ibanez SR cinq cordes passe à 45 mm et une SR six cordes à 54 mm. Cette dernière atteint 83 mm à la 24e frette. Fender

La largeur au sillet est la cote la plus souvent annoncée commercialement parce qu’elle influence immédiatement la sensation dans les premières positions. Elle ne décrit pourtant pas à elle seule le manche. Deux manches de 43 mm au sillet peuvent s’élargir différemment et atteindre des largeurs sensiblement différentes dans les dernières cases. Ce point est particulièrement important lorsque l’on conçoit une guitare à 24 frettes ou une basse à cinq ou six cordes. Le chevalet peut imposer un faisceau de cordes beaucoup plus large côté corps et il faut que la touche accompagne cette ouverture tout en conservant la marge prévue entre les cordes extérieures et le bord des frettes.

On doit donc au minimum définir la largeur au sillet et une seconde largeur vers l’extrémité de la touche ou le talon. Le contour intermédiaire peut ensuite être construit entre ces références.

Sur un manche vissé, la largeur du talon répond à une autre contrainte : son assemblage dans le neck pocket. Dans une architecture Fender traditionnelle, la touche et le manche s’élargissent jusqu’à rencontrer un talon dont la largeur devient pratiquement constante sur la partie engagée dans le corps. Sur d’autres constructions, particulièrement les manches collés ou traversants, la notion de talon peut être très différente.

La largeur de la touche à la dernière frette ne doit donc pas être confondue avec celle de la pièce qui pénètre dans le corps. Une Gibson Les Paul actuelle est par exemple annoncée à 57,4 mm en bout de touche, mais cette cote ne décrit pas son tenon de manche collé. Gibson La conception détaillée de cette interface sera approfondie dans l’article consacré à la jonction corps-manche.

Le diapason détermine la position des frettes, mais pas à lui seul la longueur physique du manche. Un manche de 21, 22 ou 24 frettes utilisant exactement le même diapason peut être construit de plusieurs façons. Sur beaucoup de Fender à 22 frettes, la touche dépasse légèrement du talon afin d’ajouter la dernière frette sans déplacer la jonction traditionnelle. Sur une guitare conçue dès le départ pour 24 frettes, il est fréquent que toute la géométrie soit adaptée, avec une touche plus longue et une jonction différente.

Cette décision peut également modifier la place disponible pour le micro manche. Il vaut donc mieux déterminer la position réelle de la dernière frette et la jonction avec le corps avant de figer la longueur du manche. Le même raisonnement s’applique aux basses : 20, 21 ou 24 frettes peuvent coexister avec un diapason de 34", mais la position du corps autour du manche ne sera pas nécessairement identique.

Épaisseur, truss rod et renforts

Le profil du manche est souvent décrit avec des termes comme C, D, U ou V, mais ces lettres donnent principalement une idée de la forme de la section. Elles ne remplacent pas les dimensions. Deux profils « C » peuvent présenter des sensations très différentes s’ils ne possèdent ni la même épaisseur, ni la même largeur, ni la même évolution entre la première et la douzième frette. Il est donc utile de définir au minimum deux épaisseurs, généralement autour de la première et de la douzième frette, puis de déterminer comment le profil évoluera entre les deux.

Réduire l’épaisseur du manche ne consiste pas simplement à retirer davantage de bois sur son dos. Il faut conserver suffisamment de matière autour du truss rod et, le cas échéant, des renforts. La forme du profil intervient également : un profil très plat enlève davantage de matière au centre qu’un profil rond de même épaisseur maximale. Le fabricant d’un truss rod doit donc être choisi avant de déterminer définitivement l’épaisseur du manche.

À titre d’exemple, le Hot Rod Low-profile à double action de StewMac demande une rainure droite de 6,35 mm de large sur 9,52 mm de profondeur mesurée depuis le dessous de la touche. Il existe notamment en 18" pour guitare et 24" pour basse. D’autres systèmes demandent des rainures plus profondes ou de forme différente. StewMac Ces dimensions ne constituent évidemment pas un standard de truss rod. Elles illustrent plutôt pourquoi il est imprudent de dessiner un manche extrêmement fin avant d’avoir choisi la pièce qui doit prendre place à l’intérieur.

Le fonctionnement du truss rod a déjà été abordé dans Anatomie. Lors de la conception, trois questions deviennent essentielles : quelle longueur, quelle section et où placer l’accès au réglage ? Un truss rod double action moderne peut généralement être installé dans une rainure droite, ce qui simplifie fortement la fabrication. D’autres systèmes utilisent une construction ou une courbure différente. La position de l’écrou de réglage influence également le dessin. Un accès par la tête demande de réserver la matière et l’ouverture nécessaires près du sillet, tandis qu’un réglage au talon doit rester accessible une fois le manche installé.

Sur certains instruments, l’accès au talon peut nécessiter la dépose du manche ou du pickguard ; sur d’autres, une encoche ou une roue de réglage permet d’intervenir directement. Ce choix appartient à la conception, pas uniquement à la fabrication.

Sur les basses, les manches à nombreuses cordes et certaines constructions très fines, on rencontre fréquemment des renforts supplémentaires, par exemple des barres de carbone ou de graphite placées parallèlement au truss rod. Ils augmentent la rigidité de la structure et peuvent contribuer à limiter les déformations ou torsions, mais leur rôle n’est pas identique à celui du truss rod réglable. Fender utilise par exemple des renforts Posiflex en graphite sur certains manches de basses American Professional II, en complément du système de réglage du manche. Fender Ils doivent eux aussi être prévus avant le dessin définitif du profil, car leurs logements retirent de la matière à l’intérieur du manche.

Sur un manche de basse très large, leur position doit également éviter de fragiliser la pièce en créant plusieurs rainures trop proches les unes des autres.

Le sillet et les contraintes près de la tête

Le sillet appartient géométriquement au manche, et non à la tête. Son point de contact côté touche constitue l’origine du diapason, tandis que sa base doit être définie par rapport au plan de la touche et des frettes. Dans le cas d’une tête inclinée, cette distinction devient particulièrement importante : la portée du sillet reste dans le plan du manche, puis la tête s’incline derrière lui. Le dessin doit donc réserver une longueur suffisante entre l’extrémité de la touche et le début de la pente pour recevoir le sillet.

Avec un sillet conventionnel, cette zone correspond généralement à une rainure ou à une portée plane. Avec un sillet bloquant, elle devient une véritable interface mécanique dont il faut connaître avant usinage la largeur, la profondeur, la hauteur, le radius et le système de fixation. Le sillet bloquant ne doit pas être posé sur la pente de la tête. Sa portée est usinée dans le prolongement du plan du manche, la tête inclinée commençant derrière le système de blocage. Pour une frette zéro, c’est celle-ci qui définit le départ de la longueur vibrante ; le sillet placé derrière elle conserve néanmoins sa fonction de guidage latéral des cordes.

Références techniques