Le Floyd Rose

Le fils naturel du vibrato synchronisé

À la fin des années 1970, le vibrato synchronisé Fender existe depuis près d'un quart de siècle.

Son principe est excellent : les cordes, les pontets, le chevalet et le bloc vibrato se déplacent ensemble. À l'arrière de la guitare, des ressorts compensent la tension des cordes. Le système peut descendre les notes, les monter lorsqu'il est réglé flottant, et offre une amplitude déjà considérable.

Mais il possède une faiblesse.

Après une utilisation énergique du vibrato, la guitare ne revient pas toujours exactement à l'accord.

Floyd Rose va conserver le principe général de Leo Fender et s'attaquer presque exclusivement à ce problème.

Le problème n'est pas vraiment le vibrato

Une corde de guitare ne va pas directement du chevalet à la mécanique.

Elle passe par plusieurs points de contact :

  • le pontet ;
  • le sillet ;
  • éventuellement un guide-corde ;
  • puis elle s'enroule autour de l'axe de la mécanique.

Lorsque le vibrato est actionné, la tension de la corde change et celle-ci se déplace légèrement à travers ces différents points.

Le problème apparaît lorsqu'elle ne revient pas exactement à sa position initiale.

Elle peut accrocher dans le sillet.

Un enroulement autour d'une mécanique peut légèrement se resserrer ou se détendre.

La corde peut également se déplacer sur son pontet.

Même si le chevalet revient parfaitement à sa position d'origine, la longueur de corde réellement sous tension peut donc avoir changé.

La guitare est désaccordée.

Floyd Rose va avoir une idée assez radicale :

si le déplacement des cordes est le problème, empêchons-les de se déplacer.

1976 : les premiers essais

Floyd D. Rose est guitariste et travaille alors dans la bijouterie.

Vers 1976, il commence à expérimenter sur sa propre Stratocaster. Son premier système est essentiellement un sillet bloque-cordes en laiton.

L'idée fonctionne, mais seulement jusqu'à un certain point.

Bloquer les cordes au sillet empêche leur déplacement vers les mécaniques, mais il reste encore des mouvements possibles au niveau du chevalet.

Rose poursuit donc le raisonnement jusqu'au bout.

Il faut bloquer les cordes aux deux extrémités de leur longueur vibrante.

Au sillet et au chevalet.

Le double locking tremolo, le vibrato à double blocage, est né.

Le brevet de 1977

Floyd Rose dépose son premier brevet le 3 janvier 1977. Il est accordé le 23 octobre 1979 sous le numéro :

US Patent 4,171,661

Guitar tremolo method and apparatus

Consulter le brevet US 4,171,661 et ses illustrations

Le principe essentiel y est déjà parfaitement défini : les cordes sont immobilisées au niveau du chevalet et du sillet afin qu'elles ne puissent plus glisser sur ces deux points lorsque le vibrato est actionné.

C'est le cœur du Floyd Rose.

Tout ce qui viendra ensuite ne fera essentiellement qu'améliorer l'utilisation pratique de cette idée.

Un vibrato Fender débarrassé de ses mouvements parasites

L'architecture générale reste très proche du vibrato synchronisé Fender.

Une plaque métallique porte les six pontets.

Sous cette plaque se trouve un bloc métallique.

Des ressorts situés dans une cavité arrière relient ce bloc au corps de la guitare.

D'un côté :

les cordes tirent le chevalet vers l'avant.

De l'autre :

les ressorts le tirent vers l'arrière.

Le chevalet flotte entre ces deux forces. Lorsque le guitariste pousse ou tire le levier, tout l'ensemble pivote et modifie simultanément la tension des six cordes. La filiation avec la Stratocaster est évidente.

Mais Rose améliore considérablement le pivot.

Deux pivots au lieu de six vis

Le vibrato Fender original s'appuie sur six vis placées à l'avant de la plaque. Le Floyd Rose utilise deux points de pivot, un de chaque côté du chevalet.

Sur les versions modernes, la plaque possède deux arêtes très fines qui viennent prendre appui sur les deux montants.

Ce sont les fameux knife edges, les couteaux. Le contact mécanique est donc concentré sur deux zones très réduites. Lorsque le vibrato est actionné, le chevalet pivote autour de cet axe.

Cette géométrie permet une amplitude importante tout en donnant au chevalet une position de référence très précise.

Le principe sera tellement efficace que le vibrato à deux pivots deviendra ensuite courant, y compris sur les descendants modernes du vibrato Fender.

Bloquer les cordes au sillet

Le premier verrou se trouve au niveau du sillet.

Après avoir accordé la guitare, le guitariste serre trois petites plaques métalliques à l'aide de vis. Chacune bloque une paire de cordes.

À partir de ce moment, les cordes ne peuvent plus coulisser dans les rainures du sillet. La partie située entre le bloque-cordes et les mécaniques est pratiquement isolée du fonctionnement du vibrato. Peu importe qu'une corde comporte plusieurs tours autour de son axe de mécanique. Ces enroulements ne participent plus aux changements de tension provoqués par le vibrato.

Mais cela ne suffit pas.

Bloquer également les cordes au chevalet

Le deuxième verrou se trouve dans les pontets.

Sur le Floyd Rose classique, l'extrémité à boule de la corde est coupée, la corde nue est introduite dans le pontet puis serrée contre un petit bloc métallique par une vis située à l'arrière. Elle devient donc mécaniquement solidaire du chevalet.

La longueur utile de la corde est désormais pratiquement prisonnière entre deux points fixes :

blocage du chevalet → corde → blocage du sillet

Lorsque le vibrato bouge, tout cet ensemble change de tension, mais la corde ne peut plus se déplacer relativement à ses points d'appui.

C'est la véritable révolution du Floyd Rose.

Le problème créé par la solution

Le double blocage fonctionne remarquablement bien.

Mais il crée immédiatement un nouveau problème.

Une fois le sillet serré, on ne peut plus accorder normalement la guitare avec les mécaniques.

Dans un monde idéal, ce ne serait pas gênant. On accorderait parfaitement la guitare, on bloquerait le sillet et plus rien ne bougerait.

Dans le monde réel, le simple serrage du bloque-cordes peut légèrement modifier la tension d'une corde. La température varie. Les cordes vieillissent. Leur tension évolue. Il faut donc pouvoir effectuer de petites corrections après le verrouillage.

Le Floyd Rose originel ne possède pas encore la solution qui nous paraît aujourd'hui indissociable du système:

Les fine tuners

Au début des années 1980 apparaissent les accordeurs fins, ou fine tuners.

Chaque corde reçoit une petite vis située à l'arrière du chevalet.

En tournant cette vis, on modifie légèrement la position mécanique du pontet ou de la partie qui supporte la corde, ce qui permet de corriger précisément sa tension.

La procédure devient alors :

  1. placer les fine tuners approximativement au milieu de leur course ;
  2. accorder normalement la guitare avec les mécaniques ;
  3. serrer le bloque-cordes ;
  4. terminer l'accordage avec les fine tuners.

Le brevet consacré à ce dispositif est déposé en 1982 et accordé en 1985 sous le numéro US 4,497,236.

C'est à ce moment que le Floyd Rose acquiert pratiquement la forme que nous lui connaissons aujourd'hui.

Le système devient réellement utilisable sur scène

Les fine tuners ne constituent pas un petit perfectionnement accessoire. Ils résolvent probablement le principal défaut pratique du premier Floyd Rose.

Sans eux, une légère correction d'accord oblige à :

  • desserrer le bloque-cordes,
  • accorder la guitare,
  • resserrer le bloque-cordes,
  • puis vérifier que le serrage n'a pas de nouveau modifié l'accord.

Avec les fine tuners, quelques dixièmes de tour suffisent.

Le double blocage devient enfin compatible avec une utilisation normale sur scène.

Eddie Van Halen

Impossible de raconter l'histoire du Floyd Rose sans parler d'Eddie Van Halen.

Il n'en est pas l'inventeur, mais son rôle dans son adoption est considérable.

Floyd Rose fait partie de ces inventions arrivées exactement au moment où certains guitaristes commencent à exiger des vibratos des choses que Leo Fender n'avait probablement jamais imaginées en 1954.

Van Halen utilise le levier de manière extrêmement agressive : descentes de plusieurs tons, remontées brutales, effets de sirène, harmoniques dont la hauteur est déplacée sur une énorme amplitude.

Le vibrato n'est plus seulement destiné à faire onduler légèrement un accord. Il devient un outil de jeu à part entière.

Eddie Van Halen sera l'un des premiers utilisateurs importants du système et contribuera énormément à sa visibilité. La production et la distribution à grande échelle suivront notamment avec Kramer au début des années 1980.

Élément du Floyd Rose classiqueRôleConséquence pratique
Couteaux et deux pivotsGuider la bascule du chevalet.État des appuis et géométrie déterminants pour le retour au repos.
Bloque-cordes au silletImmobiliser les cordes côté tête.Les mécaniques ne servent plus au réglage courant une fois le serrage effectué.
Serrage dans les pontetsImmobiliser les cordes côté chevalet.Double blocage ; boules coupées sur la version classique.
Fine tunersAjuster la tension sans ouvrir le bloque-cordes.Accordage fin accessible après serrage.
Bloc, ressorts et griffeÉquilibrer le mécanisme.Un changement de tirant ou d’accordage peut nécessiter de reprendre l’équilibre.

Le dive bomb

Le Floyd Rose va notamment rendre fiable une technique qui deviendra emblématique du hard rock des années 1980 : le dive bomb.

  • Le levier est poussé très loin.
  • La tension des cordes s'effondre.
  • Une note peut descendre de plusieurs tons jusqu'à devenir presque informe.
  • Puis le levier est relâché.

Sur un système traditionnel, après pareil traitement, l'accordage relève parfois davantage de l'opinion que de la fréquence.

Avec un Floyd correctement réglé, les cordes retrouvent leur tension initiale. C'est précisément pour cela que le système devient incontournable chez une génération entière de guitaristes.

Et on peut aussi tirer

Le Floyd Rose est généralement réglé flottant. Le chevalet ne repose donc pas nécessairement contre le corps.

Le guitariste peut pousser le levier pour diminuer la tension des cordes, mais également le tirer pour l'augmenter. Il devient alors possible de monter considérablement la hauteur d'une note.

Sur beaucoup de guitares, une cavité est même fraisée sous l'arrière du chevalet afin d'augmenter sa course vers l'arrière. Le vibrato peut ainsi travailler dans les deux directions sur une amplitude que les systèmes précédents atteignaient difficilement.

L'équilibre reste exactement le même que chez Fender

Malgré tous ces perfectionnements, le Floyd Rose reste soumis à la même loi fondamentale qu'un vibrato de Stratocaster flottant :

Au repos, les efforts des cordes et des ressorts s’équilibrent autour des pivots. Ce sont leurs effets de rotation qui se compensent ; leurs forces ne sont pas nécessairement égales, car elles s’appliquent à des distances différentes de l’axe.

  • Si on augmente la tension des cordes, le chevalet avance.
  • Si on augmente la tension des ressorts, il recule.

L'accordage lui-même fait donc partie du réglage mécanique du système. C'est ce qui rend le Floyd Rose extraordinaire lorsqu'il est correctement réglé, mais parfois pénible lorsque l'on souhaite simplement changer quelque chose.

Changer de tirant n'est pas anodin

Sur une guitare à chevalet fixe, passer d'un jeu de .009 à un jeu de .010 nécessite éventuellement quelques réglages.

Sur un Floyd flottant, la tension totale des six cordes augmente.

  • Le chevalet se soulève.
  • La longueur vibrante change.
  • L'accordage change.
  • On corrige l'accord avec les mécaniques.
  • La tension augmente encore.
  • Le chevalet bouge de nouveau.
  • Les autres cordes changent à leur tour de hauteur.

Bienvenue dans la petite danse circulaire du Floyd Rose.

Il faut alors modifier la tension des ressorts à l'arrière de la guitare jusqu'à retrouver la position correcte du chevalet. Une fois l'équilibre obtenu, le système devient extrêmement stable. Mais il faut d'abord l'obtenir.

Une corde influence toutes les autres

C'est la conséquence directe d'un chevalet flottant.

Lorsque le guitariste réalise un bend sur une corde, sa tension augmente. Comme cette corde tire davantage sur le chevalet, celui-ci pivote légèrement. Les cinq autres cordes voient alors leur tension diminuer et leur hauteur baisse.

Un bend sur une corde accompagné d'une autre corde tenue fixe peut donc produire un intervalle légèrement faux.

Ce n'est pas un défaut spécifique du Floyd Rose. C'est une conséquence de tout vibrato réellement flottant.

Mais la grande mobilité du Floyd rend parfois le phénomène particulièrement perceptible.

L’équilibrage du système et sa procédure d’accordage sont détaillés dans Régler un Floyd Rose.

Et si une corde casse ?

Même problème, mais en beaucoup plus spectaculaire.

La rupture d'une corde diminue brutalement la tension totale exercée sur le chevalet. Les ressorts prennent immédiatement le dessus. Le chevalet recule et les cinq cordes restantes montent en hauteur. La guitare devient généralement inutilisable jusqu'au remplacement de la corde ou au rétablissement de l'équilibre.

C'est le revers direct du principe flottant.

Le vieux trem-lock de la Jazzmaster, que l'on regarde parfois comme une curiosité archaïque, avait justement été imaginé pour répondre à ce problème.

Un réglage d'intonation moins convivial

Sur un chevalet traditionnel, régler l'intonation consiste généralement à tourner une vis qui fait avancer ou reculer le pontet.

Le Floyd Rose classique est moins accommodant.

Le pontet doit être desserré de la plaque, déplacé, puis resserré. Il faut donc souvent détendre la corde ou bloquer provisoirement le chevalet avant l'opération. Ce n'est pas particulièrement compliqué, c'est simplement moins immédiat.

Et cela résume assez bien le Floyd Rose : une stabilité exceptionnelle obtenue au prix d'une mécanique plus contraignante.

Le Floyd n'améliore pas les mécaniques

Une idée reçue consiste à attribuer la stabilité d'un Floyd Rose à des mécaniques particulièrement performantes.

En réalité, lorsque le sillet est verrouillé, les mécaniques deviennent presque étrangères au fonctionnement du vibrato. Elles servent à effectuer l'accordage initial. Puis le bloque-cordes les isole mécaniquement de la longueur vibrante.

C'est précisément la force du concept.

Au lieu d'essayer de perfectionner chaque point de friction, Rose décide simplement de les sortir de l'équation.

Pourquoi fonctionne-t-il si bien ?

Le principe peut se résumer en trois éléments.

1. Un pivot précis

Le chevalet doit pouvoir effectuer un mouvement important puis revenir exactement au même endroit.

2. Un double blocage

La corde ne glisse ni sur le pontet ni dans le sillet.

3. Des fine tuners

Une fois le système verrouillé, l'accord reste néanmoins ajustable.

Aucune de ces idées prise isolément n'est particulièrement extravagante. C'est leur combinaison qui transforme le vibrato.

Plus qu'un nouveau vibrato, une solution au problème Fender

Le Floyd Rose n'est donc pas une rupture comparable au Bigsby ou au Jazzmaster.

Son arbre généalogique est beaucoup plus direct.

Prenez un vibrato synchronisé Fender. Remplacez son système de pivot par deux points d'appui extrêmement précis. Empêchez les cordes de glisser sur les pontets. Bloquez-les également au sillet. Puis ajoutez des micro-réglages permettant de les accorder une fois enfermées dans cette cage mécanique.

Vous obtenez l'idée fondamentale du Floyd Rose.

C'est pour cela qu'on peut réellement le considérer comme le fils naturel du vibrato synchronisé Fender.

Il ne conteste pas l'idée de Leo Fender.

Il la pousse jusqu'à sa conclusion logique.

Le prix de l'efficacité

Le Floyd Rose résout remarquablement le problème pour lequel il a été conçu.

Mais cette efficacité a un coût.

Changer les cordes est plus long. Changer de tirant impose généralement un nouveau réglage. Modifier fortement l'accordage bouleverse l'équilibre entre cordes et ressorts. Régler l'intonation est moins pratique. Une corde cassée désaccorde toutes les autres lorsque le système est flottant.

Et le guitariste doit apprendre à considérer son chevalet non plus comme une pièce immobile, mais comme une balance mécanique en équilibre permanent. C'est la raison pour laquelle certains guitaristes l'adorent et d'autres refusent catégoriquement d'en avoir un sur leur guitare.

Les deux positions se comprennent.

Une invention qui change la manière de jouer

L'importance historique du Floyd Rose ne tient finalement pas seulement à sa stabilité d'accord.

Il a permis aux guitaristes d'utiliser le vibrato d'une manière qui aurait auparavant été difficilement compatible avec une prestation entière. Le vibrato n'était plus limité à une petite inflexion occasionnelle. Il pouvait devenir violent, rythmique, spectaculaire. On pouvait faire disparaître complètement la tension des cordes, remonter une harmonique de plusieurs tons et revenir immédiatement jouer un accord. Le système mécanique cessait pratiquement d'imposer une limite au geste du musicien.

Dans les années 1980, les guitaristes allaient évidemment s'empresser de vérifier jusqu'où on pouvait pousser l'idée... Très loin.

Une idée finalement très simple

Le génie du Floyd Rose n'est peut-être pas d'avoir inventé un vibrato radicalement nouveau.

C'est d'avoir identifié où se trouvait réellement le problème.

Le vibrato Fender fonctionnait déjà. Le problème était que les cordes pouvaient se déplacer ailleurs dans la guitare. Floyd Rose les a donc immobilisées.

Leo Fender avait rendu le chevalet mobile.

Floyd Rose a rendu tout le reste immobile.

Et le vibrato moderne à double blocage était né.

Références techniques