Stabiliser ou verrouiller un vibrato flottant
Le vibrato flottant repose sur un équilibre.
D'un côté, les cordes tirent sur le chevalet., de l'autre, les ressorts tirent dans la direction opposée.
Lorsque ces deux forces s'équilibrent, le chevalet trouve sa position neutre.
C'est le principe utilisé depuis le Fender Synchronized Tremolo, repris ensuite par le Floyd Rose et par une grande partie de leurs descendants modernes.
Cette simplicité possède cependant une conséquence inévitable :
tout changement de tension d'une corde modifie l'équilibre de toutes les autres.
- Un bend fait légèrement bouger le chevalet.
- Une corde cassée désaccorde les cinq restantes.
- Un passage en Drop D modifie les autres cordes.
- Un palm mute un peu énergique peut faire varier momentanément la hauteur.
- Et lorsqu'on accorde une corde, les cinq autres ont parfois la mauvaise habitude de participer à la conversation.
Ces phénomènes ne sont pas des défauts de fabrication. Ils sont la conséquence directe du principe de fonctionnement d'un vibrato flottant.
Plusieurs constructeurs ont donc cherché à obtenir le meilleur des deux mondes :
la liberté d'un vibrato flottant lorsqu'on utilise le levier, mais la stabilité d'un chevalet fixe le reste du temps.
Et, comme souvent dans l'histoire de la guitare, ils ont trouvé plusieurs moyens très différents d'y parvenir.
Quatre solutions différentes
Avant d'examiner les systèmes, il faut distinguer quatre concepts que l'on mélange souvent.
Verrouiller
Le chevalet est mécaniquement immobilisé.
Il se comporte réellement comme un chevalet fixe.
Limiter à la descente
Le chevalet peut détendre les cordes, mais une butée l'empêche de basculer dans l'autre sens.
On parle généralement de dive-only.
Stabiliser le point zéro
Le chevalet reste flottant dans les deux directions, mais une force supplémentaire lui impose une position centrale préférentielle.
Il faut dépasser cette force pour commencer à faire monter la hauteur.
Immobiliser le chevalet sans supprimer le vibrato
C'est la solution la plus étrange : le chevalet lui-même reste fixe et une autre partie du mécanisme se charge de modifier la tension des cordes.
Le Trem King appartient à cette dernière catégorie.
Ces quatre solutions peuvent donner des sensations similaires sous les doigts, mais mécaniquement elles n'ont presque rien en commun.
Steinberger R-Trem : le verrou intégréAprès le très sophistiqué TransTrem, Steinberger développe un système nettement plus simple : le R-Trem.
Le R-Trem est un vibrato à couteaux beaucoup plus conventionnel. Son chevalet pivote autour de deux points et un ressort équilibre la tension des cordes, mais il possède une caractéristique particulièrement intéressante : un véritable verrou mécanique intégré.
Un petit levier situé sur le chevalet permet de choisir entre deux états.
Levier verrouillé : le chevalet est fixe.
Levier libéré : le chevalet devient entièrement flottant.
Le passage de l'un à l'autre ne nécessite aucune modification de la guitare ni aucune intervention dans la cavité des ressorts.
La Master Tuning Knob
Steinberger ajoute surtout une excellente idée : une grosse molette permettant de régler globalement la tension du ressort.
- La procédure est simple.
- On verrouille le chevalet.
- On accorde normalement la guitare.
- On libère le vibrato.
- Puis on tourne la Master Tuning Knob jusqu'à ce que la guitare retrouve exactement le même accordage.
À cet instant :
position verrouillée = position flottante
On peut donc verrouiller ou libérer le chevalet sans modifier l'accord. C'est remarquablement pratique.
Une corde casse ?
- On verrouille.
- On veut faire un changement d'accordage ?
- On verrouille.
- On veut retrouver un vibrato flottant ?
- On libère.
Le R-Trem ne cherche donc pas à supprimer les inconvénients du flottant.Il permet simplement de choisir quand on accepte de les subir.
Parker Fly : trois comportements avec le même chevaletLa Parker Fly pousse l'idée encore plus loin. Son vibrato possède un dispositif appelé Step-Stop, associé à une molette d'équilibrage du ressort.
Le système peut fonctionner selon trois modes.
| ModeComportement | |
| Fixed | chevalet immobilisé |
| Bend Down | descente possible, remontée impossible |
| Balanced | entièrement flottant |
C'est probablement l'une des solutions les plus intelligentes jamais installées en série sur une guitare.
Mode Fixed
Le chevalet est maintenu fermement contre sa position de référence.
La guitare se comporte alors pratiquement comme un instrument sans vibrato. Les bends ne déplacent pas le chevalet. Une modification de tension sur une corde n'entraîne pas les autres.
C'est également le mode utilisé pour régler et accorder correctement le système.
Mode Bend Down
Le chevalet reste appuyé contre une butée.Le guitariste peut pousser le levier et diminuer la tension des cordes.Mais il ne peut pas tirer le vibrato dans l'autre direction.
C'est un compromis très intéressant.
La guitare conserve une grande partie des avantages d'un chevalet fixe :
- les bends perturbent beaucoup moins les autres cordes ;
- une corde cassée ne fait pas immédiatement partir tout le chevalet ;
- le Drop D devient beaucoup plus facile à gérer.
Mais le vibrato reste utilisable pour descendre la hauteur.
Mode Balanced
La butée est libérée. Le chevalet flotte alors librement entre la tension des cordes et celle du ressort. Le levier peut agir dans les deux directions. La Parker retrouve donc le comportement d'un véritable vibrato flottant.
Un seul ressort
La mécanique Parker présente une autre particularité.
Au lieu des trois, quatre ou cinq ressorts hélicoïdaux traditionnels d'une Stratocaster, la Fly utilise un ressort spécialement calibré.
Différentes forces de ressort existent en fonction du tirant utilisé. La molette d'équilibrage permet ensuite d'ajuster précisément la force exercée sur le chevalet. Le Step-Stop et cette molette travaillent donc ensemble.
Ce n'est pas simplement un interrupteur à trois positions : le fonctionnement dépend de l'équilibre mécanique du ressort par rapport aux cordes.
Kahler Auto Latch : c'est le bras qui commandeKahler avait déjà démontré avec son système à came qu'il n'était pas particulièrement attaché aux traditions.
Son Auto Latch, proposé sur certains vibratos à fulcrum de la série 2700, reprend l'idée du chevalet verrouillable d'une manière particulièrement élégante.
Ici, pas de levier supplémentaire.
Le bras de vibrato lui-même commande le verrouillage.
Selon sa position, le mécanisme peut passer du fonctionnement flottant à une position fixe.
Le guitariste n'a donc pas besoin d'aller chercher une commande située derrière le chevalet. Le levier qui sert à faire bouger le vibrato sert également à décider s'il a le droit de bouger. La logique est presque parfaite. le système conserve par ailleurs les caractéristiques d'un vibrato moderne à double blocage.
Le résultat ressemble donc à une rencontre entre un Floyd Rose et un Steinberger R-Trem.
Tremol-No : rendre verrouillable un vibrato qui ne l'était pasLes systèmes précédents sont conçus dès l'origine pour pouvoir changer de comportement.
Mais que faire avec une Stratocaster, un Floyd Rose ou un Wilkinson déjà installé ?
Le Tremol-No prend une approche beaucoup plus pragmatique.
Il ne remplace pas le vibrato. Il se monte dans la cavité arrière des ressorts. Une partie du dispositif est reliée au bloc du vibrato et l'autre à la griffe des ressorts. Le mouvement du bloc peut alors être laissé libre ou mécaniquement limité.
Trois modes
Le système permet d'obtenir les trois comportements les plus utiles :
Full Floating
Le Tremol-No ne gêne pas le déplacement du bloc. Le vibrato fonctionne normalement dans les deux directions.
Dive Only
Une butée empêche le chevalet de monter. Il peut cependant toujours descendre.
Hardtail
Le mécanisme immobilise complètement le bloc. Le vibrato devient temporairement un chevalet fixe.
Le concept est particulièrement intéressant parce qu'il peut être ajouté à de nombreux vibratos existants sans modifier définitivement la guitare. On transforme donc un système purement flottant en système commutable.
Dive-only : une idée plus importante qu'elle n'en a l'airÀ première vue, empêcher simplement le vibrato de tirer les cordes vers le haut semble être une limitation.
C'est pourtant un excellent compromis.
Lorsque le chevalet repose contre une butée, une augmentation locale de tension n'a plus nécessairement assez de force pour le faire bouger. Un bend devient beaucoup plus proche de ce qu'il serait sur un chevalet fixe. On peut également détendre une corde pour passer en Drop D sans que les autres descendent immédiatement. Si une corde casse, le chevalet ne bascule pas brutalement vers l'arrière sous l'action des ressorts. Et malgré cela, le guitariste conserve la possibilité de pousser le levier pour faire descendre la hauteur.
Pour énormément de guitaristes, c'est finalement tout ce qu'ils demandent à un vibrato.
Ibanez ZPS : créer une position zéroIbanez prend une autre direction avec son Zero Point System, ou ZPS.
Ici, le chevalet n'est pas réellement verrouillé. Il reste capable de travailler dans les deux directions,mais à l'équilibre traditionnel entre cordes et ressorts, Ibanez ajoute un deuxième système de ressorts et une butée centrale. Le chevalet possède donc une position neutre beaucoup plus fortement définie.
Une petite marche à franchir
Imaginons un vibrato flottant normal.
Une très petite variation de tension suffit à le faire bouger.
Avec le ZPS, une force supplémentaire maintient le chevalet contre son point zéro. Un bend ordinaire ne suffit donc plus forcément à déplacer le vibrato. Une corde cassée perturbe beaucoup moins les autres. Mais lorsqu'on utilise volontairement le levier et que l'on dépasse cette force supplémentaire, le chevalet se libère et peut toujours travailler dans les deux directions.
Il existe donc une sorte de seuil mécanique.
En dessous : le chevalet se comporte presque comme s'il était fixe.
Au-dessus : il redevient flottant.
Et on peut revenir au flottant traditionnel
Sur les versions prévues pour cela, le système auxiliaire peut être retiré. Le vibrato retrouve alors l'équilibre classique :
cordes contre ressorts, sans point zéro renforcé.
Le ZPS constitue donc une excellente illustration de la différence entre verrouiller et stabiliser. Il ne bloque pas le vibrato. Il lui donne simplement une forte préférence pour une position précise.
Hipshot Tremsetter : un troisième partenaire dans l'équilibreLe Tremsetter poursuit pratiquement la même idée, mais sous forme d'accessoire adaptable.
Il se monte dans la cavité des ressorts d'un vibrato classique. Son mécanisme ajoute une force qui ramène précisément le chevalet vers sa position neutre.
Nous n'avons donc plus simplement :
cordes ↔ ressorts
mais :
cordes ↔ ressorts + mécanisme de centrage
Lors d'un bend, le chevalet résiste davantage au déplacement. Lorsqu'on relâche le levier, il possède une référence mécanique plus nette pour retrouver sa position zéro.
Le Tremsetter ne transforme pas pour autant la guitare en hardtail. Le vibrato reste fonctionnel dans les deux directions.
Il devient simplement moins sensible aux petites variations de tension qui ne proviennent pas du levier.
Göldo Back Box : la butée à ressortLe Back Box utilise encore une variation du même principe.
Un petit mécanisme monté dans la cavité arrière vient prendre appui contre le bloc du vibrato. Un ressort réglable maintient ce bloc dans une position centrale déterminée.
Tant que la variation de tension reste faible, le chevalet reste contre cette butée. Lorsqu'on actionne suffisamment le levier, on dépasse la force du ressort et le vibrato peut continuer son mouvement.
Le Back Box crée donc lui aussi un point zéro mécanique franchissable. La dureté de ce point peut être réglée.
Plus on augmente la force du système, plus le chevalet se comporte comme un chevalet fixe autour de sa position neutre. Mais plus on ressent également cette transition dans le levier.
C'est le compromis inhérent à presque tous les stabilisateurs.
Super-Vee Mag-Lok : remplacer le ressort par des aimantsLe Mag-Lok poursuit exactement le même objectif mais remplace la butée mécanique à ressort par une force magnétique.
Des aimants maintiennent fortement le vibrato autour de sa position centrale. Une petite variation de tension, par exemple celle produite par un bend, ne suffit pas à les séparer. Le chevalet reste donc pratiquement immobile.
Lorsqu'on exerce davantage de force avec le levier, l'attraction magnétique est dépassée. Le vibrato se libère.
L'intérêt du système est que la force magnétique diminue rapidement dès que les éléments commencent à s'éloigner. On obtient ainsi une position centrale très marquée sans conserver nécessairement une forte résistance pendant toute la course du vibrato. C'est une manière assez élégante de produire un cran central sans véritable cran mécanique.
Trem King : et si le chevalet ne bougeait plus du tout ?Le Trem King prend une direction encore différente.
Il ne cherche ni à verrouiller un vibrato traditionnel ni à stabiliser son point zéro. Il commence par supprimer le problème.
Le chevalet et les pontets restent fixes.
Ce qui bouge se trouve derrière eux.
Le bloc mobile
Les cordes passent sur leurs pontets fixes puis rejoignent un bloc mobile situé à l'intérieur de la guitare.
C'est ce bloc qui pivote lorsque le guitariste utilise le levier. Le point d'intonation ne bouge donc jamais. La sensation sous la main droite reste celle d'un chevalet fixe. Les bends n'entraînent normalement pas le déplacement du chevalet puisque celui-ci ne peut tout simplement pas bouger.
Une position zéro imposée
Le bloc mobile est maintenu par des ressorts opposés et un système de tension qui lui impose une position centrale.
Une petite modification de tension provoquée par un bend ou par un changement d'accordage n'est pas suffisante pour déplacer ce bloc. En revanche, le levier permet de vaincre cette stabilisation et de faire travailler le vibrato dans les deux directions.
Le Trem King réalise donc quelque chose d'assez inhabituel :
comportement de chevalet fixe lorsque l'on joue normalement, vibrato flottant lorsque l'on saisit le levier.
Sans commande de verrouillage. Sans passer d'un mode à l'autre. La transition est entièrement mécanique.
Verrouillage ou stabilisation ?Les différences deviennent plus claires lorsqu'on place les systèmes côte à côte.
| Système Flottant complet | Flottant complet | Dive-only | Fixe | Principe |
| Steinberger R-Trem | Oui | Non | Oui | verrou mécanique |
| Parker Fly | Oui | Oui | Oui | Step-Stop + réglage du ressort |
| Kahler Auto Latch | Oui | Non | Oui | verrou commandé par le bras |
| Tremol-No | Oui | Oui | Oui | verrou ajouté au bloc |
| Ibanez ZPS | Oui | Stabilisé | Non | ressorts auxiliaires + butée |
| Hipshot Tremsetter | Oui | Non | Non | centrage mécanique |
| Göldo Back Box | Oui | Non | Non | butée élastique |
| Super-Vee Mag-Lok | Oui | Non | Non | centrage magnétique |
| Trem King | Oui | comportement fixe au repos | Non | chevalet fixe + bloc mobile |
Le mot stabilisateur recouvre donc des systèmes très différents.
Certains immobilisent réellement le vibrato. D'autres ne font que lui donner une position centrale préférentielle. Et d'autres encore modifient complètement l'architecture pour éviter que le chevalet lui-même soit concerné.
Pourquoi tout le monde n'en utilise-t-il pas ?Parce qu'un vibrato parfaitement libre possède une sensation particulière.
Ajouter une butée, un ressort supplémentaire ou un aimant modifie nécessairement sa réponse. Avec un vibrato flottant traditionnel, la force évolue continuellement autour du point zéro. Avec un stabilisateur, on peut ressentir un seuil lorsqu'on commence à tirer sur le levier.
Certains guitaristes apprécient énormément cette sensation. D'autres veulent au contraire que le moindre mouvement de la main produise immédiatement une variation de hauteur.
Il n'existe donc pas de meilleure solution universelle. Tout dépend de ce que l'on demande au vibrato.
Pour les grands mouvements
Un système totalement flottant reste souvent le plus naturel.
Pour les bends et les doubles stops
Une stabilisation du point zéro apporte un avantage évident.
Pour les accordages alternatifs
Le mode fixe ou dive-only devient extrêmement pratique.
Pour survivre à une corde cassée
Un véritable verrouillage reste la solution la plus efficace.
Une vieille idée qui revient sans cesseCe qui est amusant, c'est que le problème n'est absolument pas nouveau.
En 1958, le vibrato de la Jazzmaster possédait déjà son trem-lock, précisément pour donner au mécanisme une position de référence et permettre au guitariste de continuer à jouer après la rupture d'une corde.
Depuis, les solutions sont devenues considérablement plus sophistiquées.
- Steinberger ajoute un verrou.
- Parker propose trois comportements.
- Kahler utilise le bras lui-même comme commande.
- Tremol-No rend commutable un vibrato qui ne l'était pas.
- Ibanez, Hipshot, Göldo et Super-Vee créent différents types de points zéro.
- Trem King décide finalement que le chevalet n'a aucune raison de bouger.
Les mécanismes changent. Le problème reste exactement le même :
comment conserver la liberté du vibrato sans subir en permanence les conséquences de sa liberté ?
C'est probablement la meilleure manière de résumer toute cette famille de systèmes.