Le Bigsby
Avec le Bigsby, on entre vraiment dans l’histoire moderne du vibrato de guitare.
Il n’offre ni les plongeons vertigineux d’un Floyd Rose, ni les grandes amplitudes d’un vibrato de Stratocaster. Son domaine est ailleurs : faire légèrement respirer la hauteur des notes et des accords, avec un mouvement doux et très contrôlable.
Et plus de soixante-dix ans après sa création, son principe mécanique a remarquablement peu changé.

Paul Bigsby et Merle Travis
Paul Adelburt Bigsby n’était pas à l’origine facteur de guitares.
Dans les années 1940, il travaillait comme mécanicien et contremaître dans l’univers de la moto, notamment chez Crocker à Los Angeles. Passionné de musique country et de mécanique, il se lie d’amitié avec le guitariste Merle Travis.
Travis possède alors une Gibson L-10 équipée d’un vibrato Kauffman qui lui pose des problèmes de tenue d’accord. Il demande à Bigsby de le réparer.
Bigsby examine le système et préfère finalement en concevoir un autre.
L’histoire officielle de Bigsby raconte l’échange d’une manière qui résume assez bien le personnage :
« Can you fix this for me? »
« I can fix anything. »
Le nouveau mécanisme deviendra le Bigsby True Vibrato. La date exacte des premiers prototypes est difficile à établir, Bigsby ayant laissé peu d’archives, mais le système prend sa forme connue au début des années 1950. Des guitares équipées sont documentées dès 1952. Bigsby dépose le 15 novembre 1952 un brevet de dessin pour son Tailpiece Vibrato for String Instrument, accordé le 31 mars 1953.
Le Bigsby sera le premier système de vibrato de guitare à connaître un véritable succès commercial.
Un cordier qui tourne

Le principe du Bigsby est très différent de celui que Fender utilisera ensuite sur la Stratocaster.
Ici, le chevalet ne constitue pas le mécanisme de vibrato.
Les cordes sont attachées à une barre cylindrique transversale située derrière le chevalet. Cette barre peut tourner légèrement sur son axe.
Le bras de vibrato est relié à cette barre.
Lorsque l’on pousse le bras, la barre tourne et libère une petite longueur de corde. La tension diminue et les notes descendent.
Lorsque l’on tire légèrement le bras dans l’autre sens, les cordes sont davantage tendues et les notes montent.
Un ressort placé sous le bras s’oppose à la tension des cordes et ramène le mécanisme vers sa position de repos.
Nous n’avons donc pas un chevalet entier qui bascule autour de pivots, mais essentiellement un cordier rotatif commandé par un levier.
Un seul ressort
L’une des particularités du Bigsby est la simplicité de son système de rappel.
Pas de cavité arrière remplie de trois, quatre ou cinq ressorts.
Le bras repose sur un unique ressort hélicoïdal de compression, placé verticalement entre le bras et le châssis.
Lorsque l’on appuie sur le levier, ce ressort se comprime.
Lorsqu’on relâche, il repousse le bras vers sa position d’équilibre tandis que les cordes tirent dans l’autre sens.
La raideur et la hauteur du ressort participent directement à la sensation sous la main.
Le système entier reste visible au-dessus de la guitare.
Une amplitude volontairement limitée

Le Bigsby n’a jamais été conçu pour envoyer les cordes faire connaissance avec les micros.
Son débattement reste relativement faible comparé aux systèmes apparus plus tard.
Bigsby recommande lui-même son système pour les variations douces, lentes et contrôlées, et précise qu’il n’est pas destiné aux dive bombs de plusieurs tons.
C’est justement ce qui fait son intérêt.
On peut faire onduler légèrement un accord complet, ajouter une petite chute de hauteur à une note ou créer une modulation presque permanente en gardant la main sur le bras.
Le Bigsby est davantage un outil de modulation expressive qu’une catapulte à cordes.
Le chevalet reste essentiel
Puisque le Bigsby modifie la tension derrière le chevalet, les cordes doivent pouvoir se déplacer lorsqu’on actionne le bras.
Sur les premiers montages, Bigsby utilisait notamment un rocker bridge, conçu pour osciller légèrement d’avant en arrière avec le mouvement des cordes.
Le principe officiel du Bigsby reste d’ailleurs décrit avec un chevalet capable d’accompagner ce mouvement.
Mais de nombreuses guitares modernes utilisent d’autres solutions.
Un Tune-o-matic peut rester fixe et laisser les cordes glisser sur ses pontets.
Un chevalet à rouleaux permet aux cordes de se déplacer en faisant tourner de petits rouleaux.
Certains chevalets flottants peuvent eux-mêmes bouger légèrement.
Le point important est moins la technologie choisie que le résultat : la corde doit pouvoir avancer puis revenir sans rester coincée en chemin.
Le sillet a son mot à dire
Comme nous l’avons vu dans l’article général sur les vibratos, le mécanisme lui-même n’est qu’une partie de l’histoire.
Pour qu’un Bigsby revienne juste, les cordes doivent également coulisser correctement dans le sillet.
Bigsby considère d’ailleurs le sillet comme le premier point à vérifier en cas de problème de tenue d’accord. Une gorge trop étroite, rugueuse ou présentant une bavure peut retenir la corde et empêcher sa tension de se répartir correctement.
Le Bigsby révèle alors un défaut qui existait déjà.
Le mécanisme revient à sa place, mais la corde, elle, n’est pas exactement revenue à la sienne.
Le rôle de l’angle derrière le chevalet
Toutes les guitares n’ont pas la même géométrie.
Sur une archtop, le chevalet est relativement haut par rapport à la table. Les cordes peuvent donc descendre naturellement vers le Bigsby avec un angle suffisant.
Sur une solid-body à table plate, cet angle peut devenir trop faible.
La corde risque alors de ne pas exercer suffisamment de pression sur son pontet.
C’est pour résoudre ce problème que certaines versions du Bigsby possèdent une barre de pression supplémentaire, située entre le chevalet et l’axe auquel les cordes sont attachées.
Les cordes passent sous cette barre, ce qui augmente leur angle de rupture.
B3, B5, B6, B7...
Il n’existe donc pas un Bigsby unique.
La firme propose différentes versions adaptées à la géométrie de l’instrument.
| Version Bigsby | Disposition | Géométrie à examiner |
| B3 | Cordier à charnière, sans barre de pression supplémentaire. | Souvent des guitares creuses ou semi-creuses relativement minces ; le chevalet doit déjà donner un angle suffisant. |
| B6 | Cordier plus long, sans barre de pression supplémentaire. | Grandes archtops et caisses profondes, selon la distance au chevalet. |
| B5 | Fixation sur la face de la guitare, avec barre de pression. | Solid-body à table plate : obtenir l’angle derrière le chevalet. |
| B7 | Cordier à charnière et barre de pression. | Guitares dont la hauteur et la forme de table nécessitent ce guidage supplémentaire. |
La forme du corps, la hauteur du chevalet et la distance entre les pièces doivent être vérifiées ensemble. Le nom du modèle de guitare ne suffit pas à garantir le montage.

D’autres variantes existent, notamment les B11 et B12. Le choix dépend principalement de la forme de la guitare, de la position du chevalet et de l’angle que les cordes doivent prendre pour le rejoindre.
Plus d’angle n’est pas nécessairement mieux
La barre de pression résout un problème, mais peut en créer un autre si la géométrie devient excessive.
Plus l’angle de rupture derrière le chevalet est important, plus la corde exerce une forte pression sur son pontet.
Et lorsqu’elle doit glisser sur ce pontet pendant l’utilisation du vibrato, cette pression augmente également les frottements.
On peut donc rencontrer deux situations opposées :
un angle trop faible, qui ne maintient pas correctement la corde sur le chevalet ;
un angle trop important, qui augmente inutilement les frottements et peut nuire au retour à l’accord.
Le bon réglage se situe quelque part entre les deux.
C’est un principe que nous retrouverons souvent en lutherie : si un peu est nécessaire, beaucoup n’est pas automatiquement mieux.
Bigsby et Tune-o-matic
L’association d’un Bigsby avec un Tune-o-matic est extrêmement courante.
Dans cette configuration, le chevalet reste généralement fixe et les cordes glissent légèrement sur les pontets lorsque le vibrato est utilisé. Bigsby décrit explicitement ce fonctionnement pour les chevalets ABR-1 et Nashville.
Cela explique pourquoi l’état des encoches est important.
Des pontets présentant des angles trop agressifs ou des gorges qui accrochent peuvent nuire à la stabilité.
Un chevalet à rouleaux peut réduire cette friction, mais il n’est pas indispensable si le chevalet existant fonctionne correctement.
Remplacer systématiquement un Tune-o-matic par des rouleaux simplement parce qu’un Bigsby est présent revient un peu à changer les pneus avant d’avoir vérifié leur pression.
Monter les cordes : le petit rite initiatique
Le Bigsby traditionnel possède six petits ergots sur l’axe.
La boule de chaque corde doit être accrochée à son ergot, puis la corde doit être courbée autour de l’axe tout en étant maintenue en tension pendant qu’on l’installe sur la mécanique.
Ce système fonctionne.
Il n’a simplement manifestement pas été conçu un dimanche soir à 23 heures lorsqu’il faut changer une corde cassée avant le morceau suivant.
Bigsby recommande de plier légèrement la corde près de sa boule, de l’accrocher à l’ergot puis de maintenir la tension pendant qu’on l’enroule sur la mécanique. Le fabricant suggère même de glisser temporairement un petit morceau de mousse sous l’axe pour empêcher la boule de s’échapper pendant l’opération.
La procédure est donc officielle : oui, c’est réellement un peu pénible.
Faut-il des mécaniques à blocage ?
Pas nécessairement.
Une mécanique à blocage peut simplifier le montage des cordes et réduire le nombre de tours autour de l’axe, mais elle ne résout pas à elle seule les problèmes de stabilité d’un Bigsby.
Les principaux points à surveiller restent le sillet, le chevalet, les différents angles de corde et la qualité du montage.
Une mécanique classique correctement montée peut parfaitement fonctionner avec un Bigsby.
Peut-on monter un Bigsby sur n’importe quelle guitare ?
Pas exactement, mais la gamme a été conçue pour couvrir un très grand nombre de formes d’instruments.
L’un des avantages du système est qu’il ne nécessite généralement aucune grande cavité dans le corps.
En revanche, « pas de défonce » ne signifie pas « aucune modification ».
Selon le modèle, le Bigsby peut être fixé par une charnière sur l’extrémité de la guitare, par des vis dans la table, ou par une combinaison des deux. Bigsby indique lui-même que l’installation implique généralement quelques perçages.
Des adaptateurs existent également pour certains instruments afin d’utiliser les inserts du cordier existant et limiter les modifications permanentes.
Un mécanisme presque inchangé
Le plus étonnant est peut-être la longévité du concept.
Les Bigsby modernes reposent toujours sur l’idée fondamentale développée au début des années 1950 : un châssis en aluminium, une barre rotative portant les cordes, un levier et un ressort de compression.
Le fabricant indique encore utiliser les dessins, moules et méthodes issus des premiers modèles.
L’appareil a connu diverses variantes et améliorations, mais il n’a jamais eu besoin d’être réinventé complètement.
Une petite histoire dans la grande
Paul Bigsby vend son entreprise en 1966 à Ted McCarty, ancien président de Gibson, qui avait lui-même joué un rôle majeur dans le développement de guitares comme la Les Paul, l’ES-335 et plusieurs autres modèles Gibson.
Gretsch rachète ensuite Bigsby en 1999.
Enfin, Fender acquiert la marque en 2019.
Le Bigsby, né avant la Stratocaster, appartient donc aujourd’hui à Fender.
La guitare électrique aime parfois faire de petits détours historiques.
Ce que le Bigsby fait bien
Le Bigsby n’est pas un ancêtre maladroit des vibratos modernes.
Il répond simplement à un autre cahier des charges.
Son amplitude limitée permet un contrôle très fin. Le ressort de compression donne une sensation progressive. Le bras reste facilement accessible à la main droite et le mécanisme convient particulièrement bien aux légères oscillations appliquées à des accords complets.
C’est une des raisons pour lesquelles il reste étroitement associé au rockabilly, à la country, au jazz, au rock'n'roll et à certaines formes de rock plus atmosphérique.
Il ne cherche pas à faire ce que fera plus tard le Floyd Rose.
Et il serait assez injuste de reprocher à une 2 CV de perdre un Grand Prix de Formule 1 lorsqu’on avait simplement prévu d’aller chercher le pain.
Ses limites
Son faible débattement exclut les variations extrêmes.
Il ajoute plusieurs points de contact et donc plusieurs endroits potentiels où une corde peut accrocher.
Certaines configurations avec barre de pression demandent une attention particulière à l’angle des cordes.
Le changement de cordes traditionnel n’est pas le plus pratique de l’histoire de la guitare.
Et comme tout système non bloquant, sa stabilité dépend énormément de la qualité du réglage général de l’instrument.
Mais correctement installé et utilisé pour ce pour quoi il a été conçu, un Bigsby n’a aucune raison intrinsèque de transformer une guitare en cauchemar d’accordage.
En résumé
Le Bigsby est essentiellement un cordier rotatif à ressort.
Le levier fait tourner l’axe auquel sont fixées les cordes, ce qui modifie leur tension.
Son débattement est volontairement modéré et son fonctionnement privilégie les variations douces plutôt que les effets extrêmes.
Sa simplicité explique probablement une bonne partie de sa longévité.
Plus de soixante-dix ans après son apparition, le principe reste immédiatement reconnaissable.
Et l’étape suivante dans notre chronologie va changer radicalement d’approche.
En 1954, Leo Fender présente sur la Stratocaster un système où ce n’est plus simplement le cordier qui tourne : le chevalet tout entier devient mobile.