Construire, alléger et équilibrer la tête
Une silhouette très fine peut être élégante, mais elle doit aussi résister aux contraintes et rester facile à fabriquer. Sur une basse, elle peut en outre porter une masse considérable de mécaniques. La construction impose aussi de choisir le bois, les assemblages et les transitions.
Dans la masse ou avec un scarf joint
Une tête inclinée peut être obtenue en sculptant le manche et la tête dans une ébauche suffisamment épaisse. Cette méthode donne une pièce continue, mais elle consomme beaucoup de matière et modifie l’orientation des fibres au niveau de la transition. Sur une tête fortement inclinée, les fibres peuvent traverser cette zone suivant une orientation défavorable, tandis que l’accès au truss rod retire encore de la matière. C’est l’une des raisons pour lesquelles les fractures derrière le sillet sont particulièrement connues sur certaines architectures Gibson, problème déjà présenté dans La tête. La forte inclinaison n’est pas seule responsable : la géométrie, le matériau, l’orientation des fibres, les évidements et évidemment les chocs interviennent ensemble. Univers Guitare
Le scarf joint
L’alternative consiste à fabriquer la tête séparément puis à l’assembler au manche par un scarf joint, ou assemblage en sifflet. Cette technique permet d’obtenir l’angle souhaité à partir d’une ébauche beaucoup moins épaisse et d’orienter plus favorablement les fibres dans la tête. Le joint doit évidemment disposer d’une surface de collage suffisante et être précisément réalisé, mais un collage correctement conçu n’est pas par nature le point faible du manche. Pour un projet personnel, le scarf joint est donc une solution rationnelle plutôt qu’un pis-aller destiné à économiser du bois.
Il doit simplement être intégré au dessin dès le départ, car la position du plan de joint intervient dans la longueur de l’ébauche et dans la transition vers le manche.
Une autre possibilité consiste à conserver davantage de matière derrière le sillet sous forme de volute. Elle augmente localement la section dans la zone de transition. Elle peut être utilisée avec différentes architectures de tête et devenir également un élément esthétique. Sa présence doit cependant être pensée en fonction du confort, de l’accès aux premières positions et éventuellement du réglage du truss rod. Comme pour beaucoup d’éléments de conception, ajouter davantage de matière n’est pas automatiquement meilleur. Il faut surtout éviter une réduction brutale et inutile de section dans une zone déjà percée ou évidée.
Une tête possède plusieurs zones de concentration de contraintes : autour des trous de mécaniques, derrière le sillet et autour de l’accès au truss rod. Les trous ne devraient donc pas être placés au bord d’une silhouette uniquement pour obtenir un effet graphique. Il faut conserver suffisamment de matière autour des bagues et des vis. La même précaution vaut entre deux mécaniques très rapprochées. Une rangée de gros perçages crée naturellement une succession de sections affaiblies. C’est particulièrement important sur les basses, où les diamètres de perçage peuvent atteindre 14, 16 ou 17,5 mm selon les mécaniques utilisées. Hipshot Products La forme extérieure doit être construite autour de ces zones fonctionnelles.
La masse et la place des mécaniques de basse
Une mécanique de basse est sensiblement plus volumineuse qu’une mécanique de guitare et une tête accueillant quatre, cinq ou six mécaniques peut devenir lourde. Cette masse se trouve très loin des points d’appui de l’instrument. Son influence sur l'équilibre peut donc être beaucoup plus importante que la même masse ajoutée au corps. C’est la raison d’être de nombreuses mécaniques de basse allégées. Hipshot présente explicitement ses Ultralite comme destinées à réduire la masse en tête et le neck dive. Hipshot Products Lorsqu’on dessine une basse, il faut donc considérer ensemble :
Sur une basse cinq ou six cordes, disposer toutes les mécaniques en ligne produit rapidement une tête très longue. Passer à une disposition 4+1, 3+2 ou 3+3 permet de réduire cette longueur, ce qui peut également réduire le moment créé par la masse des mécaniques autour de la sangle. La motivation n’est donc pas uniquement esthétique. Il faut toutefois refaire le contrôle du trajet des cordes, car leur répartition sur les deux côtés peut introduire davantage de déviation latérale au sillet. Encore une fois, il s’agit d’un compromis plutôt que d’une hiérarchie entre solutions.
Configurations renversées
Une tête six-en-ligne peut être retournée sans modifier le diapason, puisque celui-ci s’arrête au sillet. La longueur de corde située derrière le sillet change en revanche pour chaque corde. La mécanique de la corde grave peut se retrouver beaucoup plus éloignée que sur une tête conventionnelle et celle de l’aigu beaucoup plus proche. Cela peut modifier la sensation liée à la portion non vibrante lors de certains gestes, ainsi que la géométrie d’enroulement et le besoin éventuel de guides-cordes. Il ne faut cependant pas en déduire que la corde possède une tension statique différente entre sillet et chevalet lorsqu’elle est accordée à la même note avec le même diapason et le même tirant.
| Architecture | Géométrie de tête | Implantation courante | Particularité à surveiller |
|---|---|---|---|
| Strat / Tele | droite, face abaissée | 6 en ligne | angle des cordes aiguës, guides ou poteaux étagés |
| Gibson type Les Paul | inclinée | 3+3 | déviation latérale et résistance derrière le sillet |
| Superstrat | droite ou inclinée | souvent 6 en ligne | bloque-corde éventuel, largeur et accès au truss rod |
| Music Man guitare | compacte | 4+2 | implantation resserrée |
| Precision / Jazz Bass | droite | 4 en ligne | longueur et masse de la tête |
| StingRay 5 | droite | 4+1 | réduction de longueur par rapport à 5 en ligne |
| Basse 6 cordes | variable | 4+2, 3+3 ou 6 en ligne | encombrement et masse des mécaniques |
| Headless | pas de tête traditionnelle | accordage au chevalet | dépendance au système de blocage et d’accordage |
Dessiner et contrôler la pièce définitive
Pour une conception originale, l’ordre de travail peut rester très simple :
- définir si la tête sera droite ou inclinée ;
- choisir les mécaniques exactes ;
- définir l’épaisseur de tête compatible avec leurs poteaux ;
- reprendre du plan du manche la position, la largeur et l’encombrement du sillet ou du bloque-cordes ;
- si la tête est inclinée, faire commencer son plan derrière cette portée ;
- positionner les axes des mécaniques ;
- tracer la trajectoire de chaque corde ;
- vérifier l’angle vertical et la déviation latérale ;
- vérifier l’encombrement des boîtiers, boutons, bagues et fixations ;
- réserver l’accès au truss rod et, le cas échéant, la barre de retenue ;
- seulement ensuite dessiner la silhouette définitive.
À la fin de la conception, le plan de tête devrait permettre de connaître sa longueur, sa largeur maximale, son épaisseur, son angle éventuel, la méthode de réalisation de cet angle, les positions et diamètres de tous les perçages, les encombrements des mécaniques, les trajectoires des cordes, les éventuels guides-cordes, l’accès au truss rod et les zones de transition avec le manche. Pour une tête inclinée, une vue de profil est indispensable. Pour une tête droite avec face abaissée, la différence de niveau entre touche et tête doit également apparaître clairement. Sur une basse, il est utile d'ajouter la masse des mécaniques à la nomenclature. Cette donnée deviendra importante lorsque nous étudierons l’équilibre général de l’instrument.