Le Kahler

Le vibrato qui refuse de basculer.

Au début des années 1980, le Floyd Rose vient de démontrer qu'un vibrato peut supporter des traitements autrefois incompatibles avec une guitare correctement accordée.

Sa solution reste pourtant très proche de celle imaginée par Leo Fender près de trente ans auparavant : tout le chevalet pivote.

Le Kahler va prendre le problème dans l'autre sens.

Le chevalet restera fixe.

Les pontets resteront fixes.

Seul le point d'ancrage des cordes se déplacera.

Pour y parvenir, le Kahler utilise une pièce que l'on n'avait encore jamais rencontrée sous cette forme dans notre parcours : une came rotative.

Gary Kahler et David Storey

À la fin des années 1970, Gary Kahler fabrique déjà de l'accastillage pour guitare, notamment des pièces en laiton. Il travaille pour plusieurs acteurs importants de l'industrie et réfléchit à un vibrato offrant à la fois une grande plage de fonctionnement, des réglages fins et un toucher différent des systèmes à pivot.

Par l'intermédiaire de Grover Jackson, il rencontre David C. Storey, guitariste et mécanicien qui travaille lui aussi sur une alternative aux vibratos à bascule.

Extrait du brevet Kahler
Extrait du brevet Kahler

Storey a imaginé un système utilisant une came rotative.

Les deux approches convergent et Kahler Systems International commercialise le système au début des années 1980.

Le brevet US 4,457,201, Combined bridge and tailpiece assembly for a stringed musical instrument, est accordé à David C. Storey le 3 juillet 1984. Il décrit déjà le cordier rotatif, les rouleaux, les réglages et le dispositif de blocage derrière le sillet.

Le cœur du Kahler tel que nous le connaissons est déjà là.

Un chevalet qui ne bouge pas

C'est la première chose à comprendre.

Sur une Stratocaster, le chevalet pivote.

Sur un Floyd Rose, le chevalet pivote également.

Sur un Kahler à came :

le chevalet reste fixé au corps de la guitare.

Les six pontets restent donc dans la même position lorsque le levier est actionné. Derrière eux se trouve une pièce cylindrique mobile portant les points d'ancrage des cordes. C'est cette pièce qui tourne.

En tournant, elle avance ou recule les points d'ancrage par rapport aux pontets et modifie ainsi la tension des cordes. Le vibrato est produit sans incliner le chevalet.

Une came, pas simplement un rouleau

À première vue, on pourrait croire que le Kahler fonctionne comme un Bigsby : une barre tourne et entraîne les cordes.

La ressemblance s'arrête rapidement.

L'axe de rotation du mécanisme Kahler est décalé par rapport à la géométrie de la pièce mobile.

Ce décentrage est essentiel.

Lorsque la pièce tourne, les points d'ancrage des cordes ne décrivent pas simplement une rotation autour d'eux-mêmes : ils se déplacent longitudinalement par rapport au chevalet.

C'est le principe de la came.

La rotation est donc transformée en variation contrôlée de la longueur disponible pour les cordes.

Et cette géométrie permet également de travailler sur la sensation du levier.

Tout se passe au-dessus de la guitare

Kahler Flyer
Kahler Flyer

Le Floyd Rose et le vibrato Fender utilisent un gros bloc qui traverse le corps. Les ressorts sont placés dans une cavité accessible par l'arrière.

Le Kahler est pratiquement autonome.

Le mécanisme, les ressorts et la came sont regroupés dans un ensemble monté sur la face de la guitare. Il nécessite bien un fraisage sous le vibrato, mais celui-ci reste localisé à la partie supérieure du corps. Il n'y a pas de gros bloc traversant la guitare ni de cavité arrière destinée aux ressorts.

C'était un argument important au début des années 1980 : le Kahler pouvait être adapté à des guitares dont l'architecture se prêtait mal à l'installation d'un vibrato Fender ou Floyd Rose.

Des roulements à billes

La came ne tourne pas directement dans son bâti. Elle repose sur des roulements à billes.

Le but est évident : diminuer les frottements et permettre au mécanisme de revenir avec précision à sa position d'équilibre.

On retrouve donc une idée déjà rencontrée plusieurs fois dans notre histoire du vibrato :

pour revenir à l'accord, il faut d'abord que le mécanisme puisse revenir exactement au même endroit.

  • Fender utilise des points de pivot.
  • Floyd Rose affine ces points de pivot avec ses couteaux.
  • Kahler utilise une came montée sur roulements.

Trois solutions très différentes au même problème mécanique.

Les cordes, elles, doivent se déplacer

C'est ici que le Kahler se distingue radicalement du Floyd Rose. Sur un Floyd, la corde est emprisonnée entre deux points :

blocage au chevalet → corde → blocage au sillet

Elle ne doit pratiquement plus bouger relativement au chevalet.

Sur un Kahler, le pontet reste fixe alors que l'ancrage de la corde se déplace. La corde doit donc nécessairement coulisser sur le pontet. Mais plutôt que de la faire frotter sur une pièce fixe, Kahler utilise des pontets à rouleaux. Chaque corde repose sur une petite poulie.

Lorsque la came déplace la corde, le rouleau peut tourner avec elle. L'objectif est de transformer un frottement de glissement en mouvement de roulement.

Les pontets sont indépendants

Le Kahler pousse également très loin la possibilité de régler chaque corde.

Chaque pontet peut être ajusté individuellement :

Réglage du pontet KahlerCe qu’il modifieCe qu’il faut observer
Longitudinal
Longueur vibrante et compensation.Intonation de chaque corde.
Vertical
Hauteur de la corde.Action et courbure formée par l’ensemble des cordes.
Latéral
Position de la corde dans la largeur.Espacement et marges aux bords de la touche.

Ce dernier réglage est particulièrement intéressant.

Sur la plupart des chevalets, l'espacement des cordes est déterminé par la construction même de la pièce.

Sur un Kahler, on peut modifier individuellement leur position latérale.

Le même vibrato pouvait donc être adapté à des guitares présentant des manches, des radius et des espacements assez différents.

C'était extrêmement séduisant pour les fabricants.

Les fine tuners dès la conception

Le Kahler possède également des accordeurs fins individuels.

Là encore, nous sommes au début des années 1980, au moment où le réglage fin devient une caractéristique importante des vibratos hautes performances.

Chaque corde est attachée à un petit mécanisme indépendant situé sur la partie mobile.

Une vis permet de déplacer légèrement son point d'ancrage et donc de modifier sa tension.

La guitare peut ainsi être accordée avec précision sans toucher aux mécaniques de tête.

Pas besoin de couper les boules des cordes

Différence pratique appréciable avec le Floyd Rose classique : les cordes ne sont pas serrées dans les pontets par un petit bloc métallique.

Le Kahler conserve leurs boules d'extrémité. Elles viennent simplement s'accrocher aux dispositifs d'ancrage de la came. Le changement de cordes est donc nettement moins cérémonial qu'avec un Floyd:

  • Pas de boule à couper.
  • Pas de petit bloc à ne surtout pas faire disparaître sous l'établi.
  • Pas de vis de serrage à manipuler pour chaque corde.

Et le blocage au sillet ?

Le Kahler peut utiliser un système de blocage des cordes au niveau de la tête afin d'éviter leur déplacement dans le sillet.

Mais il existe une différence intéressante avec le Floyd Rose.

Le dispositif peut être installé derrière le sillet existant.

Le sillet continue donc à déterminer la longueur vibrante de la corde, tandis que le blocage empêche la partie située entre celui-ci et les mécaniques de participer aux mouvements provoqués par le vibrato.

Le principe est assez élégant :

le sillet guide la corde, le bloque-cordes l'immobilise.

Le brevet d'origine prévoit déjà ce dispositif.

Pourquoi des rouleaux si les cordes sont bloquées ?

Parce que le blocage du sillet ne supprime que les mouvements du côté des mécaniques.

Au chevalet, le fonctionnement du Kahler impose toujours que la corde se déplace par rapport au pontet.

Les rouleaux restent donc indispensables.

C'est exactement l'inverse du Floyd Rose.

Le Floyd tente d'empêcher presque tout mouvement relatif de la corde.

Le Kahler accepte ce mouvement et cherche à le rendre aussi libre que possible.

Deux philosophies opposées.

Pour intervenir sur les ressorts, la hauteur et les pontets, voir le réglage d’un vibrato Kahler à cames.

Une sensation très différente

La différence mécanique se ressent immédiatement sous la main.

Un Floyd Rose ou un Fender flottant est essentiellement un levier faisant basculer un ensemble autour d'un axe. Plus on déplace le système, plus l'équilibre entre les cordes et les ressorts évolue.

Le Kahler utilise la géométrie de sa came pour modifier la façon dont cette force est transmise au bras.

Le mouvement est généralement plus progressif et donne cette sensation particulièrement souple associée au système. Ce n'est pas uniquement une question de ressorts plus doux.

La géométrie de la came modifie elle-même le rapport de levier au cours du mouvement.

C'était précisément l'un des objectifs poursuivis lors de sa conception.

Et pourtant, les mêmes lois s'appliquent

Malgré sa mécanique exotique, le Kahler n'échappe évidemment pas à la physique.

Au repos :

Au repos, l’action des cordes et celle des ressorts s’équilibrent autour de l’axe de la came. Comme sur les mécanismes à pivot, ce sont leurs effets de rotation qui se compensent ; on ne peut pas assimiler directement la tension totale des cordes à la force des ressorts.

Si l'on change de tirant, d'accordage ou de nombre de cordes, cet équilibre change.

Il faut donc adapter la tension du mécanisme. Et comme sur n'importe quel vibrato flottant, un bend sur une corde peut modifier légèrement la hauteur des autres. Une corde cassée perturbe également l'équilibre général.

La came est différente.

Un avantage énorme : tous les réglages sont accessibles

Sur une Stratocaster ou un Floyd Rose, les ressorts se trouvent à l'arrière de la guitare. Sur un Kahler, le réglage du système se fait depuis la face avant. La tension des ressorts peut être ajustée sans retourner la guitare ni retirer une plaque arrière. Pour quelqu'un qui règle régulièrement son instrument, c'est loin d'être anecdotique. Le Kahler ressemble parfois à une petite machine-outil installée sur la table de la guitare, mais cette complexité a une contrepartie : pratiquement tout est accessible.

Une véritable usine à réglages

C'est probablement l'une des caractéristiques qui divisent le plus.

Un Kahler permet de régler énormément de choses.

  • La hauteur.
  • L'intonation.
  • L'espacement des cordes.
  • La tension générale.
  • La position des différents éléments.
  • Les micro-réglages d'accordage.
  • Le comportement du levier.

C'est merveilleux si l'on aime régler une guitare.

C'est peut-être moins merveilleux si l'on considère déjà qu'une vis d'intonation par corde constitue une sophistication excessive.

Une installation moins invasive

L'absence de bloc traversant le corps constitue un autre avantage.

L'installation d'un Kahler à came nécessite principalement une cavité sous le mécanisme. Il n'est pas nécessaire de réaliser le grand passage traversant utilisé par un Floyd Rose ou un vibrato Fender. Cela permet son installation sur certaines guitares à table sculptée ou de construction Gibson avec beaucoup moins de modifications structurelles.

Kahler développera également des versions utilisant les inserts d'origine des chevalets Tune-o-Matic et Stop Bar.

Le système avait donc un argument commercial redoutable :

mettre un vibrato haute performance sur presque n'importe quelle guitare.

Les années 1980 lui appartiennent presque autant qu'au Floyd

Le succès est rapide.

Au début des années 1980, de nombreux fabricants proposent des Kahler directement en usine.

Gibson fait partie des premiers clients importants.

On en trouve également sur des guitares utilisées par Adrian Belew, Phil Collen, Kerry King, Glenn Tipton, K.K. Downing, Neal Schon et beaucoup d'autres. Le Kahler devient particulièrement associé au hard rock et au metal.

Pendant quelques années, choisir entre Floyd Rose et Kahler constitue pratiquement un débat philosophique.

Floyd contre Kahler

Les deux systèmes poursuivent globalement le même objectif :

obtenir une grande amplitude de vibrato tout en conservant une bonne stabilité d'accord.

Mais leurs solutions sont presque opposées.

CaractéristiqueFloyd RoseKahler à came
Principe
chevalet basculantcame rotative
Pontets
mobiles avec le chevaletfixes
Mouvement de la corde sur le pontet
pratiquement aucunvolontaire
Contact corde/pontet
fixerouleau
Ressorts
cavité arrièreintégrés au mécanisme
Bloc traversant le corps
ouinon
Ancrage des cordes
serrage dans le pontetboule conservée
Fine tuners
ouioui
Réglage latéral des cordes
généralement nonoui
Architecture
fulcrumcam

Deux machines complètement différentes destinées à faire exactement la même chose.

Le Kahler n'a pourtant pas tué le Floyd

Sur le papier, le Kahler possède énormément d'avantages.

  • Il est compact.
  • Très réglable.
  • Les cordes sont faciles à remplacer.
  • Il ne nécessite pas de grande cavité arrière.
  • Son action est douce.
  • Il peut être adapté à de nombreuses architectures de guitare.

Alors pourquoi le Floyd Rose est-il devenu le standard dominant ?

Parce que la simplicité relative du Floyd joue finalement en sa faveur.

Une fois correctement réglé, un Floyd possède peu d'éléments intervenant dans le trajet de la corde. Celle-ci est verrouillée aux deux extrémités et le chevalet entier pivote sur deux couteaux.

Le Kahler contient davantage de pièces mobiles : rouleaux, axes, roulements, came, ancrages indépendants et mécanismes de réglage.

Cette sophistication offre des possibilités considérables, mais multiplie également les éléments susceptibles de prendre du jeu, de s'encrasser ou de nécessiter un réglage.

Le Floyd ressemble à une grosse charnière extrêmement sophistiquée. Le Kahler ressemble davantage à une petite mécanique de précision.

Tous les Kahler ne sont pas des Kahler à came

Une confusion supplémentaire apparaît durant les années 1980.

Face au succès des vibratos de type Floyd Rose, Kahler commercialise également des vibratos à pivot, notamment les Steeler, Killer et Spyder. Ils portent le nom Kahler, mais mécaniquement ils appartiennent à la famille du Floyd Rose beaucoup plus qu'à celle du Kahler original.

Lorsque l'on parle du système réellement original de la marque, il faut donc préciser :

Kahler à came, ou Kahler Cam Tremolo.

C'est lui qui constitue une véritable branche indépendante dans l'évolution du vibrato.

Une architecture qui a survécu

Contrairement à beaucoup de systèmes apparus pendant la frénésie du vibrato des années 1980, le Kahler à came n'a pas disparu.

Le principe reste aujourd'hui pratiquement identique :

  • un châssis fixe,
  • des pontets à rouleaux,
  • une came sur roulements,
  • des ressorts intégrés,
  • des ancrages individuels
  • et des réglages fins.

Le système a évolué, mais son architecture fondamentale est toujours reconnaissable.

Plus de quarante ans après son apparition, Kahler fabrique encore des descendants directs du mécanisme original.

Une troisième voie

Après le Floyd Rose, on aurait pu croire que l'évolution du vibrato haute performance était terminée.

Floyd avait trouvé une solution extraordinairement efficace :

bloquer les cordes et faire pivoter tout le chevalet.

Kahler démontre presque immédiatement qu'une autre solution est possible :

laisser les cordes se déplacer, mais contrôler ce déplacement avec des rouleaux et une came.

Le résultat est plus complexe, plus réglable, plus mécanique et possède un toucher qui lui est propre.

Le Floyd Rose est une évolution radicale du vibrato Fender.

Le Kahler, lui, ne descend réellement d'aucun des systèmes que nous avons étudiés jusqu'ici.

Il crée sa propre branche de l'arbre généalogique.

Et mécaniquement, c’est probablement ce qui le rend aussi intéressant.

Consulter le brevet US 4,457,201 et ses dessins.

Références techniques