La nitrocellulose

Parmi toutes les finitions utilisées sur les guitares électriques, aucune n’a acquis un statut aussi particulier que la laque nitrocellulosique. Elle est associée aux Fender et Gibson des années 1950 et 1960, aux finitions qui jaunissent et se craquellent avec le temps, aux guitares vintage et à toute une série de qualités supposées, notamment celle de « laisser respirer le bois » ou d’améliorer le son.

Une partie de cette réputation repose sur des caractéristiques bien réelles : la nitrocellulose permet d’obtenir une finition très brillante, elle se polit remarquablement bien, elle peut être réparée plus facilement que beaucoup de revêtements modernes et son vieillissement est très caractéristique. D’autres vertus relèvent beaucoup davantage de la tradition, du marketing ou d’une interprétation discutable de phénomènes mécaniques beaucoup plus complexes.

Son histoire est d’ailleurs assez éloignée de la lutherie.

De l’explosif à la peinture

La nitrocellulose apparaît au XIXe siècle lorsque l’on découvre qu’en traitant de la cellulose, notamment du coton, avec des acides nitrique et sulfurique, on obtient un matériau très différent de la cellulose d’origine. Les formes fortement nitrées donnent notamment le coton-poudre, ou guncotton, qui a été utilisé comme explosif et comme composant de poudres propulsives.

Toutes les nitrocelluloses ne sont cependant pas identiques. Les qualités utilisées pour fabriquer des laques possèdent un degré de nitration inférieur à celles destinées aux explosifs. Une publication de l’American Chemical Society situe typiquement les qualités pour laques, encres et revêtements autour de 10,3 à 12,3 % d’azote, tandis que les qualités dépassant environ 12,6 % entrent dans le domaine des matériaux explosifs. ACS Publications

Il existe donc une véritable parenté chimique entre la peinture de guitare et le coton-poudre, ce qui est déjà suffisamment amusant sans avoir besoin de transformer une Les Paul en caisse de munitions.

L’automobile avant la guitare

Le véritable tournant intervient au début des années 1920. Les peintures automobiles de l’époque sont longues à appliquer et à sécher, ce qui constitue un problème sérieux lorsque l’industrie commence à produire les voitures à grande échelle.

DuPont travaille alors avec General Motors sur une laque nitrocellulosique dérivée d’un produit existant appelé Viscolac. Le nouveau produit, commercialisé sous le nom Duco, sèche beaucoup plus rapidement que les vernis automobiles traditionnels et peut être appliqué au pistolet. Dès 1924, General Motors commence à l’utiliser sur plusieurs modèles, puis son adoption se généralise rapidement. Science History Institute

L’intérêt n’est pas seulement industriel. Duco permet aussi de proposer beaucoup plus facilement des carrosseries colorées, alors que le fameux noir des Ford Model T avait été en partie choisi pour des raisons liées à la rapidité du processus de finition.

La guitare électrique arrive donc dans les années 1950 dans un monde industriel où la peinture automobile au pistolet est déjà parfaitement maîtrisée.

De Detroit à Fullerton

Fender n’a pas inventé une finition spéciale pour ses guitares, l’entreprise a largement puisé dans les technologies et les couleurs de l’industrie automobile américaine.

Fender indique lui-même que plusieurs de ses couleurs personnalisées provenaient directement des catalogues General Motors et conservaient leurs noms et références DuPont. Les peintures Duco correspondaient aux laques nitrocellulosiques, tandis que DuPont utilisait la marque Lucite pour ses laques acryliques. Fender

C’est ainsi qu’une partie de l’esthétique des Fender des années 1950 et 1960 découle directement de la culture automobile américaine : mêmes pigments, mêmes noms de couleurs, mêmes technologies de pulvérisation.

Gibson utilisait également largement la nitrocellulose et continue encore aujourd’hui à l’employer sur ses guitares électriques américaines. Gibson

Une finition facile à appliquer...

La nitro possède une caractéristique qui la rend très agréable à travailler : son solvant ramollit partiellement la couche précédente. Les nouvelles couches peuvent donc se fondre dans celles qui ont déjà été appliquées au lieu de simplement se déposer les unes au-dessus des autres.

Cela facilite les retouches et permet de corriger beaucoup de petits défauts. Une coulure peut être laissée sécher, poncée puis recouverte, tandis qu’une réparation locale peut être intégrée au vernis existant avec beaucoup plus de facilité qu’avec certains systèmes catalysés.

C’est également une finition relativement tolérante pour l’amateur : elle se pulvérise facilement, les erreurs peuvent souvent être reprises et le polissage final permet d’obtenir un résultat spectaculaire.

Cette simplicité est cependant trompeuse.

...mais particulièrement laborieuse

Une finition nitro brillante demande beaucoup de couches fines, entrecoupées de périodes d’évaporation et suivies d’un séchage suffisamment long avant le ponçage et le polissage.

Il n’existe pas un nombre universel de couches. Cela dépend du produit, de la quantité déposée à chaque passe, des couches de fond, de la couleur, de l’épaisseur finale recherchée et du ponçage effectué entre les étapes. StewMac recommande par exemple 6 à 12 couches au total pour son système actuel et suggère aux débutants d’en appliquer plutôt 10 à 12 afin de disposer de suffisamment de matière pour le ponçage et le polissage. Son propre cours en aérosol utilise un processus atteignant 14 couches. StewMac

On rencontre donc parfaitement des finitions comportant une quinzaine de passes ou davantage, mais dire qu’une nitro nécessite systématiquement 15 ou 20 couches serait trop catégorique. Les procédés industriels peuvent être beaucoup plus économes, Gibson indique par exemple aujourd’hui de trois à sept couches selon certaines gammes acoustiques. Gibson

Ce qui reste vrai dans tous les cas est que le procédé est lent par rapport aux finitions industrielles modernes : plusieurs passes, évaporation des solvants, séchage, nivelage puis polissage.

Le miroir

L’une des grandes qualités de la nitrocellulose est sa capacité à être poncée puis polie jusqu’à obtenir un brillant extrêmement profond.

Une surface correctement nivelée peut devenir presque parfaitement réfléchissante, ce qui donne cet aspect de « miroir » que l’on associe aux belles Gibson et Fender haut de gamme. Le vernis transparent ajoute également une impression de profondeur lorsque des couches colorées ou un veinage du bois sont visibles en dessous.

Le résultat peut être superbe, mais il ne sort pas du pistolet sous cette forme. Une grande partie du brillant final provient du travail effectué après séchage : mise à niveau de la surface, abrasifs de plus en plus fins puis polissage.

C’est précisément ce mélange de facilité d’application et de travail considérable de finition qui rend la nitro assez paradoxale : elle pardonne beaucoup pendant l’application, mais demande beaucoup de travail pour devenir parfaite.

Un matériau qui continue d’évoluer

Une laque nitrocellulosique sèche principalement par évaporation des solvants. Une partie de cette évaporation se poursuit longtemps après que la surface paraît sèche, le film se contracte progressivement et devient généralement plus dur et plus cassant avec le temps.

C’est l’une des raisons pour lesquelles les anciennes finitions peuvent jaunir, se rétracter et présenter le fameux checking, ces petites fissures qui apparaissent dans le vernis. Les changements brusques de température favorisent particulièrement ce phénomène. Fender décrit lui-même ce jaunissement et ce checking comme des caractéristiques classiques des anciennes finitions nitro. Fender

Les formulations modernes ne vieillissent toutefois pas nécessairement comme celles des années 1950. Les plastifiants, résines et additifs peuvent être différents, et certaines laques sont précisément formulées pour rester plus transparentes ou moins cassantes.

Une guitare moderne « finition nitro » ne deviendra donc pas automatiquement une réplique chimique d’une Stratocaster de 1957 après trente ans.

« La nitro laisse respirer le bois »

C’est probablement l’affirmation la plus célèbre, et l’une des plus problématiques.

Fender comme Gibson reprennent encore ce vocabulaire dans leurs communications commerciales et attribuent aux finitions nitro fines une plus grande liberté de vibration du bois. Fender

Le problème est que le bois ne « respire » pas au sens où l’expression est généralement comprise. Une finition ralentit les échanges d’humidité entre le bois et l’air, elle ne les supprime pas, et cette propriété n’a pas de relation simple avec la supposée qualité sonore d’une guitare électrique.

Une finition possède évidemment une masse, une rigidité et des propriétés d’amortissement, elle peut donc participer mécaniquement au comportement d’une structure. Mais passer de cette constatation à l’affirmation « la nitro sonne mieux que le poly » demande une démonstration que le simple nom chimique de la finition ne fournit pas.

L’épaisseur du film, la formulation précise, la masse totale déposée et la structure sur laquelle il est appliqué comptent également. Une très épaisse finition nitro n’est pas mécaniquement équivalente à une couche extrêmement mince, pas plus qu’une finition polyuréthane n’est nécessairement épaisse.

Sur une solid-body électrique, il est donc plus raisonnable de retenir les qualités bien documentées de la nitro, son aspect, son vieillissement, sa réparabilité et sa facilité de polissage, plutôt que de lui attribuer une signature sonore universelle.

Une finition fragile

Ce vieillissement apprécié des collectionneurs signifie aussi que la nitrocellulose est moins résistante à certaines agressions que beaucoup de finitions modernes.

Elle marque plus facilement, supporte mal certains solvants et peut réagir avec différents plastiques, caoutchoucs ou mousses. C’est notamment la raison pour laquelle certains supports de guitare peuvent laisser des traces sur une finition nitro si leur matériau est incompatible.

La transpiration, les produits cosmétiques et certains nettoyants peuvent également altérer la surface. Ce qui est présenté comme une superbe « patine naturelle » sur une guitare ancienne aurait parfois été considéré comme une détérioration prématurée lorsque l’instrument était neuf.

Très capricieuse avec ce qu’on lui met dessous et dessus

La nitrocellulose contient des solvants puissants, et c’est précisément ce qui lui permet de fusionner avec ses propres couches. Cette propriété devient un problème lorsqu’elle rencontre un matériau qui ne supporte pas ces solvants.

Une couche de finition incompatible peut ramollir, cloquer, se rider ou perdre son adhérence. La compatibilité entre le fond, la couleur et le vernis transparent doit donc être vérifiée avant de mélanger des systèmes différents.

Même entre produits appelés « lacquer », la compatibilité ne doit pas être supposée. StewMac déconseille par exemple explicitement l’utilisation de sa nitro ColorTone avec certaines laques acryliques. StewMac

Cela ne signifie pas qu’une nitro ne puisse jamais être utilisée avec un autre type de produit, de nombreux procédés historiques et modernes utilisent différents fonds et sealers, mais il faut savoir exactement quels systèmes sont compatibles. Les essais improvisés du genre « ça devrait aller, c’est transparent » peuvent produire des choses extrêmement créatives, rarement dans le sens souhaité.

Et elle reste dangereuse

Le fait que la nitrocellulose destinée aux laques soit moins nitrée que le coton-poudre ne transforme pas le produit en peinture inoffensive.

Les laques nitrocellulosiques utilisent des mélanges de solvants organiques extrêmement inflammables. Les vapeurs peuvent former avec l’air une atmosphère capable de s’enflammer brutalement en présence d’une flamme, d’une étincelle ou d’un équipement électrique inadapté.

Le risque ne concerne donc pas seulement le pot de peinture, mais surtout le nuage de solvants produit pendant la pulvérisation.

Les organismes de sécurité au travail imposent pour ce type de produits une ventilation adaptée et des précautions contre l’accumulation de vapeurs inflammables. OSHA rappelle également que les solvants couramment présents dans les laques nitrocellulosiques peuvent provoquer irritation, maux de tête, vertiges, confusion, fatigue et nausées par inhalation. Assurance Sécurité Travail

Dans un atelier professionnel, cela signifie cabine d’application adaptée, extraction conçue pour les produits inflammables et protection respiratoire appropriée. Pulvériser de la nitro dans un garage fermé avec un ventilateur domestique et un masque à poussière n’est pas une version artisanale d’une cabine de peinture, c’est simplement une mauvaise idée.

Pourquoi continue-t-on à l’utiliser ?

D’un strict point de vue industriel, la nitrocellulose a perdu une grande partie des avantages qui avaient assuré son succès dans les années 1920. Les polyuréthanes, polyesters, produits à l’eau et systèmes UV permettent aujourd’hui des cycles plus rapides, une excellente résistance et des procédés beaucoup mieux adaptés à la production en série.

Si la nitrocellulose subsiste sur certaines guitares, c’est surtout parce qu’elle fait désormais partie de l’histoire même de l’instrument électrique. Une Stratocaster des années 1950 ou une Les Paul Standard de 1959 était finie avec ce type de laque, et une partie du marché moderne recherche cette construction historique jusque dans la manière dont la finition vieillit.

Elle conserve également de vraies qualités pratiques : elle se répare bien, se polit superbement et permet d’obtenir des couches relativement fines lorsqu’elle est correctement appliquée.

Mais il faut séparer ces qualités réelles de la mythologie qui s’est construite autour d’elle.

La nitrocellulose n’est ni une peinture magique qui libère le son du bois, ni une relique technologique sans intérêt. C’est une ancienne technologie industrielle devenue une finition de prestige parce que l’histoire de la guitare électrique l’a transformée en tradition.

Et son parcours est assez remarquable : née de la chimie des nitrates, perfectionnée pour peindre rapidement des automobiles, elle est aujourd’hui utilisée précisément parce qu’elle permet de faire vieillir une guitare comme celles d’une époque où personne ne pensait encore aux guitares vintage.

Références techniques